Xénophon fait souper avec lui le comarque, et le prie de se rassurer, en lui disant qu’on ne le privera pas de ses enfants et qu’on aura soin, au départ, à titre d’indemnité, de remplir sa maison de vivres, s’il veut, comme guide, mettre l’armée en bonne voie, jusqu’à ce qu’on soit arrivé chez une autre peuplade. Celui-ci promet, et, pour preuve de son bon vouloir, il découvre où l’on a enfoui les tonneaux de vin. Cantonnés ainsi pour cette nuit, les soldats se reposent dans l’abondance de tous les biens, sans toutefois cesser de garder à vue le comarque et ses enfants.

Le lendemain, Xénophon prend avec lui le comarque et va trouver Chirisophe. Dans chaque village où il passe, il rend visite à ceux qui s’y sont cantonnés, et partout il les trouve en festins et en liesse : nulle part on ne le laisse aller qu’il ne se soit assis au repas. Or, il n’y avait pas d’endroit où il ne se trouvât sur la même table de l’agneau, du chevreau, du porc, du veau, de la volaille, avec une grande quantité de pains de froment et de pains d’orge. Quand, par affection, on voulait boire à la santé d’un ami, on le menait au vase, puis il fallait boire, la tête baissée, en humant, comme fait un bœuf. On permit au comarque de prendre tout ce qu’il voudrait. Il ne voulut rien accepter ; mais, au fur et à mesure qu’il rencontrait un parent, il l’emmenait avec lui.

Arrivés auprès de Chirisophe, on trouve aussi ceux de ce cantonnement, couronnés de couronnes de foin sec, et se faisant servir par des enfants arméniens, revêtus de leurs robes barbares. On leur montrait par signes, comme à des sourds, ce qu’ils avaient à faire. Chirisophe et Xénophon, après les compliments d’amitié, demandent ensemble au comarque, par un interprète qui savait le perse, dans quel pays on est. Celui-ci répond en Arménie. Ils lui demandent encore pour qui l’on élève des chevaux ; il dit que c’est une redevance royale. Il ajoute que la province voisine est habitée par les Chalybes, et il indique la route qui y conduit. Xénophon repart alors, ramène le comarque et sa famille, et lui donne un cheval qu’il avait pris, en lui recommandant de le nourrir pour l’immoler : il avait entendu dire que l’animal était consacré au soleil, et il craignait qu’il ne mourût, épuisé par la route. Il prend ensuite un poulain pour lui-même et en donne un à chacun des stratéges et des lochages. Les chevaux de ce pays sont moins grands que ceux de Perse, mais ils ont plus de cœur. Le comarque apprend aux Grecs à attacher des sacs aux pieds de leurs chevaux et de leurs bêtes de somme, quand ils les conduiront à travers la neige : sans cette précaution, les bêtes y enfoncent jusqu’au ventre.

CHAPITRE VI

Le guide s’enfuit par la faute de Chirisophe. — Arrivée au Phase. — On traverse le pays des Taoques et des Chalybes.

On était au huitième jour : Xénophon remet le guide à Chirisophe, et laisse au comarque tous les gens de sa famille, sauf son fils, à peine adolescent. Cet enfant est confié à la garde d’Épisthène d’Amphipolis, et si le père se conduit bien, on le lui rendra avec la liberté. On porte ensuite à sa maison de tout ce que l’on peut, on plie bagage et l’on se met en marche. Le comarque sert de guide à travers la neige, sans être lié. Déjà l’on était à la troisième étape, lorsque Chirisophe s’emporte contre lui de ce qu’il ne les mène point à des villages. Celui-ci répond qu’il n’y en a pas dans la contrée. Chirisophe le frappe, sans le faire lier. Aussi, la nuit suivante, il s’échappe, en abandonnant son fils. Le seul différend qui eut lieu entre Chirisophe et Xénophon, durant toute la marche, provient des mauvais traitements infligés au guide et du peu de soin qui suivit. Épisthène s’éprit de l’enfant, l’emmena dans sa patrie et l’éprouva toujours fidèle.

On fait ensuite sept marches de cinq parasanges par jour, et l’on arrive aux bords du Phase, fleuve large d’un plèthre ; puis on fait dix parasanges en deux étapes ; après quoi l’on aperçoit, sur le sommet d’une montagne donnant dans la plaine, des Chalybes, des Taoques et des Phasiens. Chirisophe, voyant les ennemis sur la hauteur, arrête sa colonne à la distance d’environ trente stades, pour ne pas s’approcher de l’ennemi en ordre de marche. Il ordonne aux autres chefs de faire avancer les loches de manière que l’armée soit en phalange. Quand l’arrière-garde est également formée, il assemble les stratéges et les lochages, et dit : « Les ennemis, comme vous voyez, occupent le sommet de la montagne : il s’agit de délibérer sur ce qu’il faut faire pour combattre avec succès. Pour ma part, je suis d’avis d’envoyer les soldats dîner, et d’examiner entre nous si c’est aujourd’hui ou demain qu’il convient de passer la montagne. — Moi, dit Cléanor, je crois qu’il faut dîner au plus vite, courir au plus vite aux armes et marcher contre ces gens-là. Si nous attendons à demain, les ennemis qui nous voient seront plus audacieux, et cette audace, croyez-le bien, en attirera un plus grand nombre. »

Après Cléanor, Xénophon parla ainsi : « Pour moi, tel est mon sentiment. S’il est nécessaire de combattre, il faut nous préparer à combattre avec vigueur ; mais si nous ne voulons que passer le plus aisément possible, il faut, avant tout, aviser à n’avoir que très-peu de blessés, et très-peu de morts. La partie des monts qui est en vue s’étend à près de soixante stades, et il ne paraît d’ennemis en observation que sur ce chemin. Il vaudrait donc beaucoup mieux essayer de surprendre un passage non gardé et prévenir l’ennemi, si nous pouvons, que d’attaquer un lieu fort et des hommes bien préparés. Il est bien plus facile de franchir un mont escarpé, quand on n’a personne à combattre, qu’un terrain plat, quand les ennemis sont partout. La nuit, quand on ne se bat pas, on voit mieux où l’on pose le pied, que le jour, quand il faut se battre. Enfin une route pierreuse, quand on ne se bat pas, est moins fatigante pour les pieds qu’une route unie où l’on expose sa tête. Je ne crois donc pas impossible de nous dérober, puisqu’il nous est permis de marcher la nuit, de manière à n’être point vus, et que nous pourrons prendre un tour qui dissimule notre marche. Il me semble encore qu’en faisant une fausse attaque de ce côté-ci, nous trouverons le reste de la montagne d’autant moins gardé, vu que les ennemis resteront en bien plus grand nombre sur le point à défendre.

« Mais où vais-je parler de ruse ? J’entends dire, Chirisophe, que vous autres Lacédémoniens, qui appartenez à la classe des égaux, vous êtes exercés dès l’enfance au larcin ; qu’il n’y a pas honte, mais nécessité chez vous à voler, dans les limites de la loi. Pour dérober avec le plus d’adresse possible et pour essayer de le faire en secret, il est de principe chez vous que ceux qui se laissent prendre soient punis du fouet. Voici donc le moment de nous montrer les fruits de ton éducation, et de faire en sorte que l’on ne vous prenne pas à voler la montagne, afin de ne pas recevoir une volée de coups. — Eh bien, reprend Chirisophe, j’entends dire aussi que vous autres Athéniens, vous êtes très-adroits à voler le trésor public, et que, malgré le danger imminent que court le voleur, ce sont les plus distingués qui s’y entendent le mieux, si toutefois vous mettez à votre tête les plus distingués. C’est donc aussi pour toi le moment de montrer les fruits de ton éducation. — Je suis prêt, dit Xénophon, et, dès que nous aurons soupé, j’irai avec mon arrière-garde m’emparer de la montagne. J’ai des guides : les gymnètes ont pris dans une embuscade quelques-uns des voleurs qui nous suivaient. Je tiens d’eux que la montagne n’est pas impraticable, mais qu’on y fait paître des chèvres et des bœufs, et qu’une fois maître d’eux, nos attelages y pourront passer. J’espère d’ailleurs que les ennemis ne tiendront pas, quand ils nous verront de niveau avec eux sur les hauteurs, attendu qu’ils ne veulent point descendre en plaine contre nous. » Chirisophe dit alors : « Mais pourquoi y aller toi-même et quitter l’arrière-garde ? envoies-en d’autres, s’il ne se présente pas de volontaires. » Aussitôt Aristonyme de Méthydrie vient s’offrir avec ses hoplites ; Aristée de Chio et Nicomarque d’Œta, avec des gymnètes. Il est convenu que, quand ils seront maîtres des hauteurs, ils allumeront de grands feux. Ces conventions faites, on dîne. Après le dîner, Chirisophe mène toute l’armée à dix stades environ de l’ennemi, pour mieux simuler une attaque de ce côté.

Après souper, la nuit venue, le détachement part, s’empare des hauteurs, et le reste de l’armée demeure en repos. Les ennemis, voyant la montagne occupée, s’éveillent et allument des feux nombreux durant la nuit. Lorsqu’il fait jour, Chirisophe, après avoir sacrifié, fait avancer ses troupes, tandis que celles qui se sont emparées des hauteurs chargent les ennemis. La plupart étant restés à leur poste sur la cime de la montagne, une partie seulement s’avance contre ceux qui étaient maîtres des hauteurs ; mais, avant que les ennemis se soient réunis, les troupes des hauteurs en viennent aux mains. Les Grecs ont l’avantage et poursuivent. Alors les peltastes grecs de la plaine courent sur ceux qui sont rangés en bataille, pendant que Chirisophe suit au pas accéléré avec les hoplites. Les ennemis restés sur la route, voyant vaincu le détachement d’en haut, prennent la fuite : il en périt un grand nombre ; on prend quantité de boucliers que les Grecs brisent avec leurs épées, pour les rendre inutiles. Arrivés sur les hauteurs, on sacrifie, on dresse un trophée, et l’on redescend dans la plaine et dans des villages pleins de toutes sortes de biens.