Les soldats sont d’avis de lui offrir tout le menu bétail du dépôt commun. Il l’accepte, le rend, et met seul à la voile. Les soldats, après avoir vendu le blé qu’ils avaient apporté, ainsi que les autres effets qu’ils avaient pris, se mettent en marche à travers la Bithynie. Mais, comme ils ne trouvent rien, en suivant le droit chemin, et qu’ils veulent revenir les mains pleines avant d’entrer en pays ami, ils décident de retourner sur leurs pas un jour et une nuit. Ainsi font-ils, et ils prennent beaucoup d’esclaves et de menu bétail. Au bout de six jours, ils arrivent à Chrysopolis de Chalcédoine[44] : ils y demeurent sept jours à vendre leur butin.

[44] Aujourd’hui Scutari.

LIVRE VII

CHAPITRE PREMIER

Anaxibius, chef de la flotte de Sparte, séduit par les offres de Pharnabaze, trompe les Grecs et les fait sortir de Byzance : ils y rentrent de vive force. — Xénophon les calme et les conduit hors de la ville. — Commandement éphémère de Cératade.

Tous les faits accomplis par les Grecs durant leur marche vers les hauts pays avec Cyrus jusqu’à la bataille, tous les incidents de la marche, depuis la mort de Cyrus jusqu’à l’arrivée au Pont-Euxin, et tout ce qui s’est passé depuis le départ du Pont, par terre et par mer jusqu’au sortir de la bouche de cette mer et l’arrivée à Chrysopolis d’Asie, tout cela a été raconté dans les livres précédents.

En ce moment, Pharnabaze, craignant que l’armée ne porte la guerre dans son gouvernement, députe vers Anaxibius, chef de la flotte, qui était alors à Byzance, le prie de transporter ces troupes hors de l’Asie et lui promet, en retour, de faire tout ce qu’il lui demanderait. Anaxibius mande alors les stratéges et les lochages des soldats à Byzance, et leur promet une paye s’ils veulent traverser. Les autres chefs répondent qu’ils en délibéreront et feront connaître leur décision ; mais Xénophon dit qu’il veut dès à présent quitter l’armée et s’embarquer. Cependant Anaxibius l’ayant prié de rester pendant le passage et de ne se retirer qu’après, Xénophon y consent.

Sur ces entrefaites, le thrace Seuthès députe Médosade auprès de Xénophon pour le prier de s’employer à faire passer l’armée et lui dire que, s’il s’y emploie, il ne s’en repentira pas. Xénophon répond : « L’armée va certainement passer : que Seuthès ne me donne rien pour cela, ni à moi, ni à personne ; quand elle sera passée, je me retirerai : qu’il s’adresse à ceux qui restent, et qui seront en mesure de traiter avec lui comme il l’entendra. »

Tous les soldats passent alors à Byzance. Anaxibius ne leur donne point de paye, mais il fait publier par un héraut qu’ils aient à sortir avec armes et bagages, comme pour les congédier après les avoir passés en revue. Les soldats, fâchés de n’avoir pas d’argent pour acheter des vivres pendant la route, font leurs préparatifs avec lenteur. Xénophon, devenu l’hôte de l’harmoste Cléandre, va le trouver, et lui fait ses adieux comme pour s’embarquer. Cléandre lui dit : « Ne fais pas cela ; sinon, tu te feras accuser : en ce moment même, il y en a qui t’accusent de la lenteur avec laquelle l’armée se retire. » Xénophon répond : « Mais je n’en suis pas cause ; les soldats manquent de vivres et ils ne possèdent rien ; voilà pourquoi ils n’ont pas de cœur au départ. — Je te conseille pourtant, reprend Cléandre, de sortir d’ici comme pour marcher avec eux, puis, quand l’armée sera dehors, de t’en séparer seulement. — Allons donc trouver Anaxibius, répond Xénophon, et concertons-nous avec lui. » Ils y vont et lui disent l’affaire. Celui-ci engage à agir ainsi, à faire sortir au plus vite les soldats qui sont prêts, et à leur dire, en outre, que quiconque ne se trouvera pas à la revue et au dénombrement, se déclarera par cela même en faute. Les généraux sortent les premiers, et les autres suivent. Déjà tout le monde, sauf quelques-uns, était dehors, et déjà Étéonicus se tenait près des portes, afin, quand tout le monde serait dehors, de les fermer et de mettre la barre.

Anaxibius, convoquant les stratéges et les lochages, leur dit : « Prenez des vivres dans les villages de Thrace : nous y trouverons beaucoup d’orge, du blé, et toute espèce de vivres. Quand vous en aurez, marchez vers la Chersonèse ; là, Cynisque vous donnera la paye. » Quelques soldats, peut-être un des lochages, entendant ces paroles, les rapportent à l’armée. Les stratéges prenaient des informations sur Seuthès, s’il était ami ou ennemi, s’il fallait traverser le mont Sacré ou faire un détour par le milieu de la Thrace.