« Rappelle-toi ce que tu nous as avancé, en nous prenant pour alliés ; tu sais que ce n’est rien. La confiance dans la vérité de tes paroles a entraîné un grand nombre d’hommes à marcher sous tes ordres et à te soumettre un empire qui vaut, non pas cinquante talents, somme que ces soldats se croient due en ce moment, mais infiniment davantage. Eh bien, cette confiance qui t’a valu un royaume, tu vas la vendre pour cette somme. Allons, rappelle-toi quelle importance tu attachais à la conquête de cette contrée qui t’est maintenant soumise. Je suis convaincu qu’alors tu aimerais mieux la posséder qu’une somme beaucoup plus considérable. Il me semble que ce serait pour toi un plus grand dommage et une plus grande tâche de ne pas conserver cette conquête, que de ne point l’avoir faite, comme il serait beaucoup plus fâcheux de devenir pauvre après avoir été riche, que de n’avoir jamais eu de richesse, comme il serait beaucoup plus affligeant de redevenir simple particulier après avoir été roi, que de n’avoir jamais exercé la royauté.
« Tu sais que les peuples qui subissent aujourd’hui ta loi te sont soumis, non point par affection pour ton autorité, mais par contrainte, et ils essayeraient de reconquérir leur liberté, s’ils n’étaient dominés par la peur. Mais ne crois-tu pas qu’ils te redouteraient encore plus et qu’ils s’attacheraient plus à ta personne, s’ils voyaient les soldats en humeur de rester maintenant auprès de toi, dès que tu leur en donnerais l’ordre, ou tout prêts à revenir au besoin, puis les autres, sur le bruit de tes nombreux bienfaits, prompts à accourir pour se mettre à ta disposition, que s’ils présumaient et que les autres ne viendront pas à toi, à cause de la défiance qu’inspire ta conduite actuelle, et que les soldats sont déjà mieux disposés pour eux que pour toi ? D’ailleurs, ce n’est point parce qu’ils nous étaient inférieurs en nombre que ces peuples t’ont cédé, mais faute de chefs. Aussi est-il à craindre aujourd’hui qu’ils ne prennent pour chefs quelques-uns de ceux qui croient avoir des griefs contre toi, ou bien les Lacédémoniens qui sont plus puissants encore, surtout si les soldats promettent de servir avec plus d’empressement ceux qui les auront fait payer, et si les Lacédémoniens, vu le besoin qu’ils ont de l’armée, consentent à tout cela. Que les Thraces aujourd’hui soumis à ta loi soient beaucoup plus empressés à marcher contre toi qu’avec toi, cela ne fait pas de doute : car, si tu es vainqueur, c’est l’esclavage qui les attend ; vaincu, la liberté.
« S’il faut aussi songer un peu à ce pays devenu tien, ne crois-tu pas qu’il subira moins de dommages, si les soldats, après avoir reçu ce qu’ils demandent, se retirent paisiblement, que s’ils y demeurent comme en pays ennemi, et que tu essayes de lever contre eux une armée, qui aura besoin de subsistances ? Quant à l’argent, crois-tu qu’il t’en coûtera plus en nous payant sur-le-champ ce qui nous est dû qu’en continuant à nous le devoir, et en te voyant contraint d’en soudoyer d’autres plus nombreux ?
« Mais Héraclide, ainsi qu’il me l’a déclaré, trouve que c’est beaucoup d’argent. Oui ; mais il t’est bien plus facile aujourd’hui de lever cet argent et de le payer, que jadis, avant notre venue auprès de toi, d’en donner le dixième. Ce n’est pas la quotité d’une somme qui la rend considérable ou légère, ce sont les moyens de celui qui paye et de celui qui reçoit. Or, tes revenus annuels excèdent maintenant tout le fonds que tu possédais autrefois.
« Pour moi, Seuthès, je t’ai parlé avec les égards dus à un ami, afin que tu te montres digne des biens que les dieux viennent de te donner, et que je ne me perde point dans l’opinion du soldat. Car, sache-le bien, si je voulais en ce moment faire du mal à un ennemi, je ne le pourrais avec l’armée telle qu’elle est disposée, et, si je voulais te venir encore en aide, j’en serais également incapable. Cependant, je te prends à témoin, Seuthès, avec les dieux qui savent tout, que je n’ai rien reçu de toi pour les services que t’ont rendus les soldats, et que non-seulement je ne t’ai rien demandé de ce qui leur était dû personnellement, mais je ne t’ai pas même réclamé ce que tu m’avais promis. Je te jure encore que je n’aurais point accepté ce que tu m’aurais donné, si les soldats n’avaient reçu en même temps ce qui leur était dû. J’aurais regardé comme une honte de faire mes affaires et de négliger les leurs, mes besoins devant passer après l’estime où je suis auprès d’eux. Laissons Héraclide penser que le reste n’est que niaiserie et qu’il faut, par tout moyen, se procurer de l’argent. Quant à moi, Seuthès, je crois que pour un homme, et surtout pour un prince, il n’y a pas de richesses plus précieuses ni plus brillantes que la justice et la générosité : quiconque les possède est riche, a de nombreux amis ; il est riche d’hommes qui aspirent à son amitié. Prospère-t-il, il a des gens qui se réjouissent avec lui ; tombe-t-il dans l’infortune, il ne manque pas de secours. Si mes actes n’ont pu te convaincre que j’étais sincèrement ton ami, si mes paroles n’ont pu te le faire connaître, songe à ce qu’ont dit les soldats. Tu étais là, tu as entendu ce que disaient ceux qui voulaient me blâmer. Ils m’accusaient auprès des Lacédémoniens de t’être plus attaché qu’aux Lacédémoniens ; ils me reprochaient de préférer tes intérêts aux leurs, ils disaient que j’avais reçu de toi des présents. M’aurait-on accusé, le crois-tu, d’avoir reçu de toi ces présents, si l’on m’avait vu mal disposé à ton égard, et si l’on n’avait supposé que j’avais pour toi trop de zèle ? Je pense, en effet, que tous les hommes doivent montrer de la bienveillance à celui dont ils reçoivent des présents. Toi, au contraire, avant que je t’eusse rendu aucun service, tu me faisais un accueil gracieux ; tes regards, ta voix, tes dons étaient ceux d’un hôte ; tu ne te lassais pas de me faire des promesses ; maintenant que tu as accompli ce que tu voulais, et que, grâce à moi, tu es arrivé à une haute puissance, tu as le cœur de me voir déshonoré auprès des soldats ? Et cependant je ne doute pas que tu ne les payes ; le temps, j’en suis sûr, sera ton maître ; tu ne pourras souffrir de voir ceux qui t’ont rendu service devenir tes accusateurs. Je te demande donc qu’en les payant, tu t’efforces de me faire voir aux soldats tel que j’étais, quand tu m’as pris à ton service. »
En entendant ces paroles, Seuthès maudit celui qui était cause que la solde n’eût pas été payée depuis longtemps, et tout le monde pensa bien qu’il désignait Héraclide. « Pour moi, dit-il, je n’ai jamais eu la pensée de retenir ce qui est dû ; je payerai. » Alors Xénophon répond : « Puisque tu consens à payer, je te conjure de le faire par mes mains et de ne pas négliger de me remettre aujourd’hui avec l’armée au point où j’en étais, quand je suis venu vers toi. » Seuthès dit : « Ce n’est pas à cause de moi que tu perdras l’estime des soldats ; et, si tu restes auprès de moi avec mille hoplites seulement, je te donnerai toutes les places et tous les dons que je t’ai promis. » Xénophon répond : « Cela ne peut plus se faire : renvoie-nous sur-le-champ. — Cependant, dit Seuthès, je sais qu’il est plus sûr pour toi de rester auprès de moi que de partir. — Je te suis reconnaissant, répond Xénophon, de ta prévoyance, mais il m’est impossible de rester : partout où j’aurai de la considération, sois certain qu’elle tournera à ton avantage. » Seuthès répond : « Je n’ai point d’argent, ou plutôt j’en ai peu, je te le donne ; c’est un talent : j’ai en outre six cents bœufs, environ quatre mille moutons et cent vingt esclaves : prends-les, ainsi que les otages de ceux qui vous ont attaqués, et pars. » Xénophon se met à rire : « Et si tout cela ne suffit pas pour la paye, à qui, je te le demande, appartiendra le talent ? Puisqu’il y a du danger pour moi à m’en aller, ne faut-il pas que je me garantisse des pierres ? Tu as entendu les menaces. » Il demeure donc là le reste du jour.
Le lendemain, Seuthès livre aux députés ce qu’il avait promis, et envoie des gens le porter. Les soldats disaient déjà que Xénophon n’avait été trouver Seuthès que pour rester auprès de lui et recevoir ce qu’il lui avait promis. Quand ils le voient arriver, ils courent à lui tout joyeux. De son côté, Xénophon, apercevant Charminus et Polynice : « Voilà, leur dit-il, ce que vous avez sauvé pour l’armée ; je vous le remets, vendez-le et donnez-en le prix aux soldats. » Ceux-ci reçoivent les effets, y commettent des laphyropoles[50] et soulèvent de nombreuses récriminations. Xénophon se tient à l’écart, mais il fait ostensiblement ses préparatifs pour retourner dans son pays, le décret n’ayant pas encore paru, qui le bannissait d’Athènes. Ceux des soldats qui étaient le plus liés avec lui viennent le conjurer de ne pas partir avant d’avoir emmené l’armée et de l’avoir remise à Thimbron.
[50] Des gens chargés de vendre le butin.
CHAPITRE VIII
Arrivée à Lampsaque et dans la Troade. — Combat contre le Perse Asidate. — Noms des pays traversés par l’armée et des satrapes qui les gouvernaient. — Fin de la retraite des Dix mille.