Ah! les douces nuits calmes, dans l'immensité de la plaine endormie, ou, dans le bois, sous la cathédrale des arbres immenses. C'était le foyer se révélant à moi, qui, enfant, n'avait pas connu les tendresses du home. Je voyais souvent, accrochés aux arbres ou à un wigwam, sur notre passage, bien lacés dans leur layette ornée de grains de porcelaine, de grelots et d'autres petits riens, des papeausses (bébés) crevant de santé, rouges comme des petits homards, et attendant patiemment le retour de la maman, en corvée… Heureux bébés!

Nous avions un long parcours à fournir, car la tribu des Pieds-Noirs — les Blackfoots — occupe une réserve nommée Crawfoot, qui touche aux Montagnes Rocheuses. Natos-Apiw avait hâte d'y parvenir pour figurer à la fête traditionnelle de la contrée, qui se célèbre le 1er juillet ; mais il se laissait attarder en route. C'était partout des festins pantagruéliques et des veillées interminables.

Un jour, je lui fis observer qu'à ce compte nous n'arriverions jamais, mais il me répondit qu'il ne pouvait priver ceux que nous rencontrions du plaisir de nous avoir avec eux.

Je lui dis combien j'étais touché de cette hospitalité si franche, si cordiale, si spontanée ; mais, malgré tous ses efforts, il ne put jamais se faire une image exacte de ce mot : Hospitalité. Un homme rencontre un autre homme, n'est-il pas naturel qu'il mange et loge chez lui? Je n'ai jamais pu le faire sortir de là. Bien plus, il me disait :

« Le voyageur est l'envoyé du Grand Manitou. Il apporte à mon wigwam la bénédiction céleste. Et quand ce serait un ennemi, il est sacré pour moi et je le défendrai jusqu'à la mort. »

C'est ainsi que nous cheminions, lentement… pour ne pas fatiguer notre escorte, chargée de marchandises ; — c'est, du moins, le prétexte invoqué par mon compagnon. Les semaines se passaient. Enfin, un beau jour de juin, après avoir traversé des villes et franchi des steppes sans nombre, nous arrivâmes en vue des Montagnes Rocheuses. Le spectacle était des plus beaux ; l'immensité du coup d'œil me donnait presque le vertige.

— Vous voyez, là-bas, là-bas, me dit Natos-Apiw, ce pli de terrain, où il y a des arbres qui, à moi, m'apparaissent comme des brins de duvet.

— Parfaitement.

— Eh bien, au-delà, c'est tout de suite Crawfoot-Crossing, où je suis roi après Dieu et le Pied-de-Corbeau, grand chef de la Tribu des Pieds-Noirs, que vous verrez le 1er juillet, car il honore ce jour-là, de sa présence, la Fête du Soleil, chez moi. En attendant, nous serons encore à temps ce soir à Crawfoot, pour y célébrer l'adoration de l'astre du jour.

Nos compagnons de route eurent ordre de se presser. Nous fîmes pas double, et, en effet, nous arrivâmes, quelque temps avant l'heure du soleil couchant, aux premières huttes isolées, qui sont comme les avant-postes du gros du village. Nous avions été vus, et le peuple se portait en foule à notre rencontre. Tout ce monde semblait inquiet, et le mot koké venait à nos oreilles, prononcé par une centaine de voix au moins. « C'est le cri de mort des aïeux, m'explique Natos-Apiw ; mes sujets demandent s'il ne nous est point survenu de malheurs, si nous revenons au complet. — Loké, » c'est-à-dire : tout va bien! répondirent nos hommes, et, aussitôt, la tribu, mise en joie, d'accourir pour féliciter les arrivants.