Pendant les premières effusions, je pus, à loisir, contempler mes futurs camarades.
Les hommes avaient le visage cuivré, les yeux creux, noirs et brillants, les lèvres épaisses, le nez saillant, la bouche très fendue. Ils étaient en tenue d'été, c'est-à-dire fort succincte : un brayer, ou pagne très court, et c'était tout. Les tatouages et les peintures à couleurs vives qui s'étendaient de la racine des cheveux à la plante des pieds complétaient, il est vrai, un ensemble assez présentable ; mais ce qui était affreux, c'étaient leurs doigts, leurs poignets, leurs oreilles, à moitié rongés par les anneaux de cuivre qu'ils s'y mettent. Quelques-uns avaient la tête garnie d'une banderole de peau qui leur tombait jusque sur les épaules ; c'étaient les notables de l'endroit.
Quant aux femmes, je fis la remarque qu'elles étaient plus bronzées que les hommes. Elles portaient une robe liée sur les épaules avec des ficelles, nouée autour de la taille par une bande servant de ceinture, et descendant jusqu'aux genoux. Les pauvres créatures n'étaient au physique guère mieux partagées que leurs maris, et cependant, un sentiment de vanité ou de coquetterie leur avait suggéré quelques ornements destinés à rehausser l'éclat de leur parure. D'aucunes avaient orné leur robe de broderies en soie de porc-épic, et les jeunes filles étaient toutes couvertes de colliers, de chaînes, de bracelets et de boucles d'oreille en porcelaine blanche du pays.
Tout ce monde gambadait, sautait, hurlait à qui mieux mieux au son d'un tambour qui rendait un son clair. Mais, à un moment, Natos-Apiw imposa le silence, et, me prenant par la main, il me présenta à la tribu. Ce fut alors une véritable ovation, et je puis dire, sans fausse honte, que je fus, pendant cet instant, l'objet de l'admiration générale.
Les femmes et les filles pressaient autour de moi leurs têtes curieuses à la façon d'une hydre, mais d'une hydre aimable. Les enfants palpaient mes effets, qu'ils trouvaient beaux. Et, finalement, les hommes vinrent m'assurer de leur dévouement. Je m'attendais à des frottements de nez, en manière de bienvenue ; mais il faut croire que la mode en est passée, car il n'y eut entre les Pieds-Noirs et moi qu'un échange de cordiales poignées de main.
Nous avions grand'faim, mais le soleil allait se coucher, et cet événement dominait toute autre préoccupation. Sans même se débotter, Natos-Apiw se mit en devoir, comme chef et comme prêtre de la tribu, de procéder à l'adoration du Grand-Esprit, du grand « Manitou », incarné dans les rayons ignés d'Apiw, le Soleil. Je l'avais vu communier saintement chez le révérend ; maintenant, c'était lui qui était l'officiant. Et il s'en tirait, ma foi, fort grandement. Il se tourna successivement vers l'Orient et vers l'Occident, et, tandis que la boule enflammée, mettant de l'or plein la prairie, s'enfonçait à vue d'œil dans une brèche de la montagne, il demeura debout, les bras ouverts, au milieu de son peuple prosterné, remerciant Apiw de ce qu'il daignait réchauffer les humbles mortels de ses rayons et de ce qu'il faisait croître et pousser toutes choses. La prière, l'adoration plutôt, dura jusqu'à ce que les pics et les crêtes, allumés d'aigrettes et de dentelles de feu, se fussent éteints, et que la découpure des monts, rouge d'abord, puis rose, eût pris une teinte crépusculaire, car il importe d'expliquer à nos lecteurs que depuis la conversion des tribus indiennes au Christianisme par les missionnaires venus d'Europe, les évangéliser, celles-ci n'ont point perdu le culte des traditions anciennes.
Les missionnaires ont essayé, mais en vain, de les leur faire oublier. Ils se sont heurtés à une difficulté insurmontable.
— D'ailleurs, disent-ils aux missionnaires : « En adorant le soleil nous adorons la plus grande, la plus sublime création du Grand Manitou. C'est le Soleil qui nous révèle le mieux la puissance et la bienfaisante fécondité.
Et les Indiens ont toujours continué à célébrer la fête du Soleil.
Mais ce n'était là que la petite fête avant la grande. Le 1er juillet approchait, et, ce jour-là, tous les Pieds-Noirs de la Réserve devaient venir à Crawfoot, qui est la ville sainte de la contrée. Ils avaient arboré leurs plus belles parures et soigné leurs coiffures, ornées de plumes d'aigles et de toutes sortes de petits animaux, luisants, rampants et même vivants. La mode de ces derniers s'est propagée depuis dans les salons les plus aristocratiques des Etats-Unis et du Canada ; ce qui prouve qu'on n'est pas sauvage que dans le Far-West.