Je connus donc ce jour-là Crawfoot lui-même, le célèbre Pied-de-Corbeau, — c'est la traduction du mot anglais, — qui me parut assez majestueux et fut très poli avec moi. Il parlait le français comme s'il sortait de Chaptal, mais je ne saurais dire pourquoi Natos-Apiw me parut encore plus solennel. Il incarnait, en quelque sorte, le Soleil, son patron. En grand costume de guerre, comme au temps des aïeux, avec, cependant, en signe de concession aux temps modernes, un pardessus et un pantalon qui venait de notre Poste, il m'apparaissait comme un prophète des âges écoulés. Il portait en tête un plumeau gigantesque ; son col cassé abritait tout un monde de fétiches et de médailles de sainteté ; et, en mains, il tenait, avec ostentation, le calumet d'une paix que rien ne troublait plus.
La guerre, ou plutôt le souvenir de la guerre, fut cependant célébré bruyamment en ce jour mémorable. Il y eut, après le service religieux en l'honneur du Manitou, une sorte de pantomime rappelant les anciens usages. Au premier tableau, quelques figurants, représentant des ambassadeurs d'une puissance rivale, apportèrent des cadeaux consistant en fourrures et en colliers de porcelaine. A chaque cadeau était attachée une demande ou une proposition. Les pourparlers durèrent longtemps, et un moment les Pieds-Noirs hésitèrent ; ils furent sur le point d'accepter le tabac des plénipotentiaires et d'en bourrer le calumet vert, emblème de la paix. Mais ils se reprirent. Un chef, après un monologue furieux, arbora le calumet rouge.
C'était la guerre.
Le reste de la pièce se devine : batailles, surprises, traits d'héroïsme ; — et aussi comme à l'Ambigu, traits de désintéressement ; — puis retour, Koké-Laké, triomphe ; — et, pour apothéose, le coucher du Soleil, selon le rite habituel, avec encore plus de pompe pour la circonstance.
Décidément, mon ami Natos-Apiw était un habile metteur en scène.
VI
LE CHANT DE MORT
Musique étrange. — Quel est ce chant. — L'explication de Natos-Apiw. — Hymne de guerre et de mort. — Le texte exact. — Ma fantaisie poétique.
Un jour, nous devisions avec mon ami Natos-Apiw, quand j'entendis, dans le lointain, un groupe de Pieds-Noirs qui chantaient une sorte d'hymne dont, à cause de l'éloignement, je ne pouvais saisir les paroles.
Le rythme était solennel, d'abord calme, puis s'accentuant comme dans un mouvement de colère. Je fus saisi et ne pus m'empêcher de demander à Natos-Apiw :
— Quel est donc ce chant qui vient de si fortement m'impressionner, je ne m'explique pas pourquoi.