Oui, ce sont de braves et d'honnêtes gens que les « sauvages », et je compte pour le meilleur de mon temps celui que j'ai passé avec eux. Cette période de chasse, c'était bien la vie libre, telle que je l'avais rêvée. — Hélas!… pourquoi faut-il qu'un affreux drame soit venu brusquement y mettre fin?
Un jour, nous poursuivions un troupeau d'orignaux qui nous déroutait et nous donnait beaucoup de mal. Il fallut, pour chercher à les prendre, organiser un mouvement tournant. Natos-Apiw attaqua de front ; un autre chef, ayant à ses côtés No-ga-tai-ké, se tenait à gauche ; moi, j'étais à droite. Nous fîmes une conversion sur les deux ailes, et, à un signal donné, le feu s'engagea sur les trois lignes. A ce moment, un cri, — un cri que je n'oublierai jamais, — retentit au centre. C'était mon ami Natos-Apiw qui venait de recevoir une balle à la tempe gauche…
Ah! les Indiens tirent bien.
Pour moi, il était certain que Natos-Apiw n'avait pas été frappé par une balle égarée, mais bien victime d'un assassinat longuement, froidement prémédité et traîtreusement exécuté. C'est ce que je me promis d'éclaircir.
Je ne pouvais encore soupçonner quel était le meurtrier, mais je me résolus à me livrer à une enquête secrète qui, d'après moi, devait m'amener à la découverte certaine du véritable coupable.
La mort de Natos-Apiw venait de changer d'une façon complète la face des événements. Au lieu de la grande joie qui régnait dans notre troupe, il se fit un morne silence, et la plus sombre tristesse régna parmi nous.
Alors, plus de chasse! l'hiver était en toute son horreur. Sur la civière où l'on rapportait le chef, la neige formait un linceul, toujours reblanchi. Les chiens, tout au long du chemin, hurlaient à la mort.
Les compagnons, sombres, se suivaient grommelant des mots inintelligibles, et me regardaient d'un mauvais œil.
J'avais été à l'encontre du jongleur, et voilà ce qu'il en résultait. Aux endroits où nous avions laissé des peaux, mes compagnons en faisaient abandon aux tribus qui les avaient gardées. Ils y joignaient même toutes celles que nous avions avec nous ; de sorte que nous parvînmes à Crawfoot-Crossing, les mains vides.
Je redoutais cette rentrée ; et, en effet, elle fut navrante. La population se précipita au-devant de nous, comme au jour où j'avais vu, pour la première fois, la consécration, l'hommage au soleil. Ah! il n'était plus de la fête, à ce moment, le soleil. Le temps était lugubre, sinistre. De loin résonnaient les koké interrogatifs de la foule.