Ah! pardon! je ne suis pas bonneteur ; mais enfin, on connaît son Paris, et j'en ai remontré à bien des bonneteurs.
Ensuite, je fis sauter la coupe des deux mains, et d'une main, j'escamotai sa montre au grand chef, son amulette à un de ses lieutenants, et j'annonçai, pour le soir, la Malle des Indes, à l'instar de M. Robert-Houdin, mon maître en médecine, et le plus grand jongleur de l'univers.
Je n'eus pas besoin d'aller jusque-là.
Mon pouvoir surnaturel avait convaincu tout le monde, et Natos-Apiw craignit un instant que je lui fisse ombrage. On se disposa donc pour le départ, sans prendre garde aux avis de No-ga-tai-ké ; les chasseurs se mirent en tenue de campagne, pour être prêts, au matin, et, le soir même, on fustigea les chiens, suivant la coutume, pour les préparer aux corrections qui peuvent les attendre en route… Et pourtant qu'ils en méritent peu, les pauvres chiens! Ils forment l'attelage des traîneaux, souvent bien chargés ; ils veillent de nuit, autour du campement ; quelquefois on les mange à défaut de chevreuil.
Nous partîmes donc en chasse, comme nos ancêtres partaient pour la croisade. C'était très solennel, et les squaws pleuraient. Nous n'étions pas cuirassés comme les compagnons de Philippe-Auguste, ni enfeutrés comme les mousquetaires du cardinal de Richelieu, ni même montés comme les cow-boys du Far-West, que j'ai bien connus aussi, mais simplement équipés, embrigadés et classés pour la battue quotidienne, diurne et nocturne, à pied, sous bois ou dans la plaine.
Ah! les belles chasses! que de gibier!
Les pièces rares succèdent aux pièces rares. Orignaux, martres, castors, renards bleus, zibelines, etc., tombent sous les balles comme en un jeu de massacre. Les pauvres bêtes ne savent pas se garder, et les chiens en ont leur poids à traîner. Et donc, quels festins! Du chevreuil à tous les repas, et pour menus plats, des oiseaux exquis, du poisson frais et des conserves de légumes, dont nous étions abondamment fournis. De temps à autre, nous avions un trop plein de pelleteries. Alors, nous les laissions à n'importe quelle tribu en passant, sûrs de les retrouver au retour.
Pour donner une idée de la loyauté qui règne dans ce monde des gens qualifiés de sauvages, je raconterai ce fait dont j'ai été témoin maintes fois. Certaines tribus sont jalouses de leur droit de chasse gardée. Alors, les plus belles pièces pouvaient partir devant nous, nos fusils restaient muets. Quelquefois la faim nous prenait, et nous tuions des animaux comestibles dont nous mangions la chair, mais dont les peaux étaient religieusement envoyées au premier wigwam que nous rencontrions.
VIII
JOURS TRISTES
La vie libre. — Une fin tragique. — « Koké! » — Un misérable. — Les funérailles. — Qui a fait parler la poudre? — A discours, discours et demi. — J'ai vengé mon ami. — Allons plus loin.