— Comment, vous, bon chrétien, vous croyez aux sorciers?
— Il me faut bien quelqu'un pour me mettre en rapport avec les esprits, puisque, depuis mon baptême, j'ai perdu toute communication avec eux. Autrefois, je causais avec eux comme je cause avec vous. Maintenant, ils me tiennent rigueur. Et puis No-ga-tai-ké — la Poudre — n'est pas un sorcier. Il a passé par un long noviciat pour avoir droit au titre de jongleur, ou faiseur de médecine. Il a jeûné ; il a couché pendant des années sur des branches d'arbres, recueillant ses rêves, dans la pensée qui lui viennent des esprits ; il a appris les remèdes au son du tambour de peau humaine ; il a bourré son sac de médecine, fait de la fourrure d'un animal entier et de petites images en bois, qu'il a eues en récompense de son travail ; et quand il a eu payé, très cher, son initiation, il a eu le droit d'exercer son art. Vous verrez que c'est un homme très agréable. Et si vous saviez comme il fait des choses surnaturelles. Il vous changerait de l'eau en vin, comme Notre-Seigneur… »
Le jongleur vint, et j'avoue qu'il ne me plut guère. Il exécuta des tours comme un joueur de gobelets de troisième ordre n'en ferait pas. Puis, il fit éteindre les feux au moment où on allait faire le dîner, ce qui était, entre nous, le plus mauvais tour qu'il pût faire ; ensuite il brûla des aromates qui sentaient fort mauvais ; et quand la nuit fut venue, il se retira sous une manière de cloche à claire-voie en forme de crinoline, pour chasser, à la lueur de torches tenues par quelques notables, dont j'étais, le mauvais esprit, l'anti-manitou.
Il demanda tout d'abord si personne n'était malade dans la tribu, et comme on lui dit que tout le monde se portait bien, il marmotta :
« Mauvais signe! »
Alors, il se livra à toutes sortes de contorsions, d'imprécations et de malédictions, se heurtant aux parois de la cloche, qui, fournie de grelots, tintait comme un chapeau chinois. Par moments, il entonnait un chant guttural, auquel répondaient les oua! oua! oua! ho! ho! de mes voisins. C'est là, ce qu'on appelait la Fête de la Médecine. Pendant ce temps, Natos-Apiw s'était retiré dans sa cave, et, entouré des siens, lisait dans un Eucologe, de la maison Mame, de Tours, à la queue-leu-leu, les prières du matin et du soir, et les saints offices, et les litanies, depuis le premier verset jusqu'au dernier.
Au matin, le jongleur, délivré, déclara qu'il n'y avait pas lieu de partir en chasse, ou du moins qu'il fallait remettre la partie. C'était là une anicroche à laquelle je n'avais pas songé. Un ami de la tribu m'en donna la raison. Ma présence irritait les esprits. Natos-Apiw lui-même, n'était pas éloigné de me donner le conseil de m'en retourner au lac Winnipeg. Pour le coup, ce fut trop fort, et je dis à ceux qui m'entouraient, No-ga-tai-ké présent :
« Cet homme passe pour être en relations avec les esprits : moi, je le suis bien plus que lui, et je le défie bien de faire ce que je fais. »
Il y eut un sourire d'incrédulité dans l'auditoire.
Alors, je demandai à Natos-Apiw s'il avait un jeu de cartes, ce dont je ne doutais pas, car je lui en avais vendu au Poste ; — il est vrai qu'il les employait comme objets de toilette — et je me mis à lui faire une partie de bonneteau…