Je me trouvais à Des Moines, dans l'Etat d'Iowa où je comptais avoir de l'ouvrage, en m'adressant à un compatriote pour lequel j'avais une recommandation.

M. Beauregard me reçut très cordialement et m'offrit de me prendre avec lui, pour remplacer son dessinateur, — il était architecte, — qui venait de le quitter pour entrer dans l'Armée du Salut. J'acceptai avec reconnaissance, et, comme la journée était assez avancée, nous sortîmes pour faire un tour dans la ville.

Oh! la triste ville! sombre, morne, à l'aspect désolé ; partout volets clos, un silence de deuil ; des gens à l'abord sévère, au visage renfrogné, qui semblent accablés de puissants remords ; un vent de pénitence dans l'air ; pas d'arbres, pas d'oiseaux. Cela sentait le monastère froid et lugubre, le cloître aux couloirs obscurs. Disons en passant que Des Moines a été fondée par des religieux français d'un ordre dont j'ignore le nom. C'est pour cela du reste que cette ville à été appelée : Des Moines…

Cet aspect sinistre d'une grande cité me serrait le cœur.

Le dîner était prêt, nous nous mîmes à table. Monsieur Beauregard s'excusa de n'avoir pas de vin à m'offrir, mais il avait de la bière qu'il se procurait en cachette, car le commerce et l'usage de n'importe quelle liqueur ou même boisson fermentée sont sévèrement prohibées à Des Moines.

« Et ne croyez pas, ajouta mon nouveau patron, que ce soit une simple prohibition d'une ou de plusieurs sociétés de tempérance. Non, c'est l'Etat, c'est la police qui veillent au maintien de la sobriété publique. »

— Eh bien! et la liberté américaine, si vantée chez nous?

— La liberté américaine! Ah! elle est jolie. On voit que vous avez peu vécu dans les villes, ou même dans les villages. La liberté américaine, c'est d'empêcher les autres d'être libres. La foule est aux mains et à la dévotion des sociétés secrètes et des sociétés anti-secrètes qui couvrent les Etats-Unis. L'une surveille l'autre, et il est rare qu'un Américain ne fasse point partie d'au moins une association plus ou moins mystérieuse. »

M. Beauregard s'interrompit pour déboucher une des deux bouteilles de bière que la servante venait de poser sur la table. A ce moment, un coup de sonnette retentit, et aussitôt un shérif, accompagné de deux argousins, fit irruption dans la salle. Le magistrat fut, d'ailleurs, très poli :

« Cher monsieur, il y a longtemps que vous étiez signalé pour vous livrer aux liqueurs fortes. Je vous prends sur le fait, et, à mon grand regret, je suis obligé de saisir ces deux bouteilles et de vous dresser procès-verbal. Vous connaissez la loi, et vous savez à quoi vous vous exposez en cas de récidive. »