— Hein! que pensez-vous de cela? me dit mon hôte, quand le shérif fut parti avec ses deux assesseurs et nos deux bouteilles.

— Je pense… que je n'en reviens pas.

— C'est la bonne qui nous aura vendus, je ne la croyais pas si tempérante que cela, car je l'ai trouvée souvent ivre dans l'escalier. Bah! autant elle qu'une autre, qui serait de même. Allons! Maud, faites-nous du thé! Oh! le thé, je ne puis plus le voir en face ; je boirais de tout plutôt que du thé : je boirais du café d'ici, qui est une affreuse décoction de pois grillés ; je boirais de notre eau de la rivière Des Moines, qui est pestilentielle ; je boirais une pinte de sang, comme les fanatiques de Kansas-City.

— Une secte encore?

— Oui, et l'une des plus étranges. Elle a été imaginée par un aventurier nommé Silax-Vilcox, lequel, ayant été frappé par ce passage de la Bible, « Le sang, c'est la vie », ordonne à ses partisans de boire du sang humain pour se garer de toutes les maladies. Pour la morale de l'association, ses membres, qui s'intitulent les Buveurs de sang, sont tenus avant tout, « de faire du bien aux malades », c'est-à-dire de les abreuver de leur sang. Inutile de vous signaler les abus auxquels a donné lieu cette doctrine odieuse, sur les bords de la Rivière Bleue. Oh! que de sectes j'aurais encore à vous nommer. Ici elles foisonnent, plus que partout ailleurs. Et tenez, en voilà une qui fait, du reste, parler d'elle dans le monde entier! Elle n'est pas méchante, il est vrai, mais elle est bruyante. C'est mon ancien commis qui vient me donner une aubade. Je m'y attendais. Ah! je dois être bien coté chez les salutistes! »

C'était, en effet, l'Armée du Salut qui venait régaler M. Beauregard d'un concert en plein vent. La rue en était toute rouge. Les cuivres brillaient que c'en était une bénédiction. Et la batterie, comme on dit en termes d'orchestre, faisait rage : grosse caisse, tambour, cymbales, triangle déchiraient l'air. Mon hôte en était assourdi ; il ouvrit la fenêtre et dit à son ex-employé, qui était au premier rang, entre deux capitaines :

« Monsieur Louveau, je me repens de tout mon cœur d'avoir été trop bon pour vous. Vous pouvez cependant m'inscrire à votre caisse, pour trois dollars par mois. Et maintenant, monsieur Louveau, accordez-moi la paix! »

La batterie redoubla, sur cette bonne parole ; mais elle finit par se taire, et nous pûmes nous croire à l'abri de toute autre agression harmonique. Erreur! à peine M. Beauregard avait-il fermé la fenêtre que, soudain, entre, je ne sais comment, un essaim de petites salutistes.

Elles étaient coiffées du chapeau de paille légendaire, et portant en écharpe le cordon rouge. L'une d'elles commença un speech auquel, heureusement, je ne compris rien ; puis ce furent des cantiques à n'en plus finir. Décidément, nous étions de grands pécheurs.

Quand elles furent parties, mon hôte était inanimé. Maud, sa bonne, en fut effrayée. Elle lui tapa dans la main, lui jeta du thé dans la figure, et, finalement, se précipita dans la cuisine, d'où elle revint avec une bouteille de whisky.