Ils descendirent, bras dessus, bras dessous, et dans la rue Fernand confessa qu’il lui semblait qu’il venait d’être fou ; et le blond sincère des cheveux de sa compagne, comparé, dans le plein jour, au roux truqué de la tignasse de Lilith, acheva sa conversion totale.
Mais ce n’était pas tout que d’avoir reconquis l’homme, il urgeait de réveiller l’artiste et c’est à quoi Blanche se consacra dès le lendemain. Elle déclara :
— Tu n’es pas raisonnable, Fernand ! Voici plus de huit jours que Grandsec a apporté tes six chansons, les six chansons de toi, paroles et musique, et je suis sûre que tu n’en sais pas le premier mot !
Blanche articula cette phrase sans la moindre ironie et Fernand l’entendit avec sérénité. Ni l’un ni l’autre ne savouraient l’intense baroquerie de cette allégation : « Tu ne sais ni un mot ni une note d’une chanson dont tu as fait les vers et la musique ! » L’âme cabotine possède des grâces d’état.
— Ah oui ! c’est vrai ! diable ! mes chansons ! où sont-elles ? se contenta de s’écrier Fernand.
Il devait en effet dans une quinzaine faire un second début et présenter au public un numéro tout neuf. Il devenait un autre Fernand poète et compositeur, interprète de ses propres œuvres. Le providentiel Grandsec avait, est-il besoin de le dire ? fourni rythmes et rimes, à des conditions très sortables de bon marché.
C’était une idée d’Antonin Mariol, qui, pour motiver un nouveau début de Fernand, avait suggéré l’idée d’un nouveau répertoire dont on le dirait l’auteur, afin d’aguicher en des lignes nouvelles de publicité la curiosité d’un public si déçu une première fois. Donc on ferait savoir dans les gazettes que le premier four de Fernand ne se devait qu’à la pauvreté de son premier répertoire ; que depuis, il avait eu l’ingénieuse idée de se rimer une série de chansons appelées à faire sensation tant par la forme nouvelle que par l’imprévu des sujets. Un nouveau chansonnier se levait ! Dans quelques jours auraient lieu les auditions des œuvres du « Poète Chanteur » chantées par l’Auteur !
XV
Grandsec, trop bohème pour voir son travail pris au sérieux chez des éditeurs qui ne se souciaient que des écrivains arrivés, plaçait le plus gros de ses élucubrations chez des gens en mal de productions et, d’un bout de l’année à l’autre, il donnait chez Pierre et chez Paul des chroniques, des vers, des pièces de théâtre, des romans qu’on lui payait le prix qu’il demandait, et qui passaient sous les yeux du public signés des noms des différents acheteurs.
Il est probable qu’il y trouvait son compte puisqu’il avait renoncé depuis longtemps à la gloire de ses œuvres ; et cela lui permettait de pondre dans tous les coins, sans fatiguer les yeux des lecteurs par le rappel continuel de sa signature dans les feuilles.