Il était « l’ouvrier littéraire » travaillant pour plusieurs patrons, et le petit mépris qu’il avait pour ceux qui, grâce à ses efforts de cerveau, trouvaient leurs voies toutes tracées dans la vie, le faisait encaisser de façon fièrement ironique l’argent que les « geais » payaient pour leurs plumes de « paons ».
Ce fut donc Grandsec qui accepta, joyeux, de laisser à Fernand la gloire de ses rimes et de ses rythmes, moyennant une rétribution payée par Antonin Mariol.
Mais, comme Fernand ne pouvait faire partie de la Société des Auteurs en sa qualité d’artiste interprète, et que Grandsec ne pouvait pas mettre sa signature au bas des couplets dont Fernand allait se dire l’auteur, ce fut Antonin Mariol qui exigea la remise des « droits d’auteur ». — Ainsi il rentrerait dans l’argent déboursé…
Grandsec, quand il apprit les exigences de Mariol, le traita de tous les noms possibles ! Ce salaud de Mariol, qui gagnait trois cent mille balles par an, ne pouvait pas lui remettre ce peu d’argent qui lui permettrait de manger plus régulièrement ! Ce millionnaire qui le privait de quelque cinquante francs ! il était bon à fusiller, à cambrioler, à étriper. « En voilà un citoyen ! hurlait comiquement Grandsec, et quand on pense qu’il n’est pas cocu ! C’est une injustice ! » Et ses grands bras de gesticuler. — Pauvre Grandsec !
Non seulement, lui, Grandsec, était privé de ses droits d’auteur, mais aussi privé de ses droits d’artiste, car à force de dire et de répéter « des chansons », — Fernand et Mésange arrivaient à croire vraiment que Grandsec n’y était pour rien ! Et cela tout simplement, tout naturellement… par la force des choses et la faiblesse des êtres, et c’était charmant d’inconscience et de bonne foi.
Donc, Blanche au piano, car elle tapotait agréablement, déchiffra les petits chefs-d’œuvre et Fernand commença à les étudier.
De temps en temps, ravi, il s’interrompait et disait à son accompagnatrice, après quelque passage plus réussi :
— Hein ? c’est bien, ça ? Quels jolis vers ?
— Oh ! oui, Fernand ! c’est ravissant !
Et elle le regardait avec des yeux d’extase. A ce moment, ils croyaient à la véracité du « Paroles et musique de Fernand » inscrit en tête de la mélodie. Le plus comique, c’est que l’« auteur » se trouvait soudain, par instants, devant des mots qu’il ne pouvait pas lire, ce satané Grandsec ayant une écriture de chat enragé ; et alors, c’étaient, sur le sens probable de ces caractères mystérieux, des discussions interminables, où en général Mésange finissait par l’emporter, car elle avait été jadis assez studieuse élève à la « Laïque », et détenait sur les mystères de l’orthographe des notions assez précises.