Lourbillon allait clamant la gloire de son ami par les cafés et brasseries métropolitains. Son éloquence chaude mobilisait chaque jour plus de spectateurs pour le Colorado que l’apposition sur les colonnes Morris de deux cents quadruples colombiers.
En sus, il était malin comme un ouistiti et de bon conseil. Il savait dénicher les cachets supplémentaires rémunérateurs. Fernand avait du pain cuit d’avance ; grâce à l’ex-comique, on le sollicitait au faubourg Saint-Honoré pour chanter ses œuvres, dans les soirées mondaines.
Ce fut au cours d’une de ces soirées chez la vieille et ancienne professionnal beauty duchesse de X***, habitant un élégant entresol de l’avenue du Bois, que Fernand vit tomber en miettes les nombreuses illusions qu’il avait sur « le monde, » le vrai, le grand !
La duchesse recevait le gratin de Paris, ce soir-là, et quelques artistes en vogue avaient été priés de venir assister la maîtresse de maison à distraire un troupeau élégant, ô combien ! de gens cérémonieux et de coupe irréprochable, mais dont les conversations devaient avoir si peu de saveur, qu’on en était réduit, quand on les avait chez soi, à demander du secours à quelques amuseurs professionnels… afin sans doute de combler les silences, ou de pourvoir à la facilité des échanges de banalités.
C’est beaucoup demander à des gens qui n’en ont point l’habitude de se suffire à eux-mêmes ; aussi, ce soir-là, était-il venu quelques masques hilarants de la Comédie-Française, une série de chansonniers montmartrois suivis de Gilette Norbert (une vieille amie de l’auteur de ce livre), grande femme maigre, assez laide de visage et de forme, dont le chignon rouge sembla ravir l’auditoire.
A son entrée, un murmure reconnaissant l’accueillit, les femmes se trémoussèrent, les hommes se calèrent, attentifs… et Fernand, lui aussi, constata que cette chanteuse, car c’en était une, était attendue et désirée. Que chantait-elle donc ? Qu’interprétait-elle ? Des auteurs anciens ? De grands et nobles poètes ? Quelle hauteur avait donc le frisson d’art qu’elle allait donner pour que toutes ces femmes d’un monde fermé, aux relations « d’exception, » de distinction pincée, de tenue hostile, fussent détendues, épanouies à l’avance, pour que tous ces hommes, leurs maris, leurs amants, les vieux, les jeunes, les engageassent par de petits signes des yeux, des gestes, du coude, à bien ouvrir leurs oreilles… leurs nobles oreilles !
Mais la chanteuse, après avoir pris tout son temps, toutes ses aises, s’accota au piano… gainée d’une longue robe de satin vert Nil, couleur voulue, étudiée, pour composer son ensemble à l’instar des affiches gueulardes que sa manie de la réclame quand même avait inspiré à Cab, le dessinateur des « Cent mille Albums ».
D’un petit geste souriant, elle fit signe au pianiste qu’il pouvait tapoter…
Un regard circulaire très lent, sur l’auditoire, fixa le choix du répertoire qu’elle allait leur servir… et du fouet de ses vilains petits yeux, de la blague de sa grande bouche, du flegme de ses longs bras croisés, noirs et tranquilles sur son ventre plat, elle nasilla, follement amusée, les gestes de caricature des « Vernis, » « Leurs adultères, » « Sainte Galette ».
— Je terminerai par la satire bien parisienne du ménage à trois. Et elle annonça : « Les P’tits Cochons ! »