Fernand ne refusait jamais le louis à qui ne contestait pas son génie. Un marchand de cirage avait obtenu de lui la forte commandite en lui proposant de mettre sur les boîtes, son portrait, à lui Fernand, et d’intituler le produit inclus : « Cirage à la plus charmante voix du monde. »
Les colonnes Morris, les affiches, les brochures de chansons avaient beau reproduire à l’infini ces traits si publics à présent, Fernand ne pouvait se rassasier de se voir en papier, en plâtre ou en bronze, sur les murailles ou dans les vitrines. Il n’avait, au tréfonds de lui-même, qu’une contrariété et qu’une envie. Jadis, un autre artiste, moins grand que lui, certes, mais qui avait eu son genre, Petrus, l’illustre Petrus, avait suscité une idole au pays et un mouvement énorme d’opinion, sous les espèces du général Boulanger et du Boulangisme ! Cela manquait à la gloire de Fernand, qui anxieusement cherchait autour de lui, sans en rien avouer à personne, le général à lancer, le courant politique à déchaîner. Déroulède, le duc d’Orléans, Jules Guérin ou Barillier ?
Les lauriers de Petrus l’empêchaient positivement de dormir. Lui, Fernand, peut-être ? qui sait ? serait un jour le sauveur attendu ? Et il ne disait pas non à cette idée. N’était-il pas déjà, après tout, l’homme le plus populaire de France ?
Quand il remuait ces pensées, secrètement, il plissait le front, pinçait la bouche, jetait ses deux bras derrière son dos et se mettait à arpenter le parquet d’un pas saccadé.
Mésange, alors, souriant doucement, lui lançait, légèrement moqueuse :
— Bon ! voilà que tu fais ton Bonaparte !
Elle ne croyait pas si bien dire.
A part cette innocente toquade, Fernand ne se plaignait point de la vie, la petite humiliation de n’avoir pas encore renversé le gouvernement ne troublant que peu son sommeil et nullement son appétit.
On citait ses mots que Lourbillon, logé à l’hôtel et commensal assidu du maître, allait colporter dans les journaux où on les insérait avec gaîté.
Un jour qu’un attaché d’une ambassade étrangère venait de louer une avant-scène pour un prince de la puissance qu’il représentait, de passage à Paris, Fernand, qui sortait de la répétition, fut salué par le diplomate, qui le prit à part dans un coin, le priant d’intercéder auprès de sa direction afin que le prince ne fût pas le point de mire du public, grâce à la marche nationale qu’on lui servait généralement en pareil cas. On désirait l’incognito le plus absolu.