— Il y a des gens — répondit Fernand — qui trouvent justement la fatigue de l’amour dans le perpétuel tête-à-tête…
— Allons donc ! sursauta Mésange, ce sont des êtres inférieurs, qui aiment mal. Crois-tu que tous les hommes soient capables d’amour ? Alors, pourquoi y a-t-il tant de mauvais amants et tant de mauvais maris ? C’est un don, un art, aussi difficile sinon plus qu’un autre, et si tout le monde « en fait, » très peu y sont artistes. C’est une science bigrement subtile ! La moitié du monde soigne mieux son commerce que son bonheur ; est-ce qu’on ne voit pas des familles prendre moins de renseignements sur leurs futurs gendres que sur leurs caissiers ?
— Je ne crois pas, dit Fernand, que les individus soient créés assez noblement pour vivre ensemble… les égoïsmes séparent tout, on est si piteusement faibles !
— C’est pour cela, dit Mésange, que, lorsqu’on s’aime, bien entendu, il faut vouloir vivre l’un pour l’autre, il faut vouloir ne songer qu’à cela, et la joie de rendre heureux vous donne des trésors d’indulgence et de force. Je le sais bien, moi… depuis que je t’aime, dit-elle rieuse. Vois-tu, Fernand, la conquête du bonheur, c’est comme celle de la fortune, il faut la désirer, il faut en être l’artisan : est heureux qui veut !
— Tu vas loin, chérie ; j’ai dans ma famille de braves femmes bien dignes, bien dévouées qui ont été des martyres en ménage, malgré toute leur tendresse et leurs devoirs remplis…
— Possible, répliqua Mésange, mais c’est qu’elles avaient mal fait leur choix. Avaient-elles choisi seulement, les pauvres ! Elles avaient « accepté, » très probablement. Du mauvais choix vient tout le mal !
— N’empêche, ma chérie, que tout cela est bien difficile, va… Quant à nous… nous verrons !
— Tu verras, tu verras, dit la jeune femme, tu verras qu’on s’aimera de mieux en mieux, mon bien-aimé, parce que tu es un brave garçon et que je suis une brave femme… pas vrai, dis ?
— Oui, bonne Mésange, lui souffla-t-il dans le cou, interrompant sa cigarette pour l’embrasser follement, les larmes aux cils… oui… tu es vraiment une brave petite femme ! et on s’aimera dur !
On quitta la table, après avoir bavardé encore un peu. Fernand proposa d’aller dormir afin d’être frais et dispos pour la grande journée du lendemain ; et puis c’était si rare une soirée sans concert, une soirée de liberté, chez soi, dans l’intimité… que vite ils se mirent au lit. Fernand s’endormit vite. Mésange, elle, ne ferma les yeux que tard dans la nuit… émue délicieusement et pourtant inquiète. « Ma fille, se disait-elle, c’est entre tes mains qu’est remis le bonheur d’un homme, il va falloir être à la hauteur de la tâche… »