Le gros sac de graisse humaine avançait, narguant du nombril, ce qui faisait remonter fortement au-dessus du sol la jupe qui le cachait, et donnait à la chanteuse, car c’en était une, l’aspect d’un phénomène monstrueusement enceinte de cinquante enfants !

A sa vue, des oh ! des ah ! prolongés indéfiniment se firent entendre, férocement moqueurs… comme à ses entrées en scène. Alors la chanteuse, hydropiquement comique, eut une fois de plus l’occasion de déchaîner le rire, en précipitant dans son cou, d’un mouvement d’enfoncement, sa tête de naine emplumassée d’autruche à n’en plus finir, et qui donnait à son chapeau des airs de reposer sur une orange dorée, en équilibre sur une invraisemblable citrouille ! Bravo, la grosse Cloch ! Bravo, la grosse Cloch ! clama la foule, ahurie et mise en belle humeur par cette bravade de clown affligé.

De famille israélite, les Cloch, d’aînées en plus jeunes, étaient toutes au concert, sous des noms différents. Mais, seul, derrière elle était son frère, mince et brun, la taille encore fine du corset de la veille… il imitait les femmes en vogue, depuis Thérésa, Amiati, jusqu’aux dernières agréées — qu’il chantât les Sapeurs, le mouchoir de l’Empire en main, ou qu’il meublât de ses bras les tamtamistes gants noirs, il était toujours décolleté, poudré et maquillé, si bien que les messieurs en mal d’Étoiles lui envoyaient des fleurs et des billets doux pour les fossettes de son dos, et la cambrure de ses ceintures… C’était un charmant jeune homme de femme, dont les Cloch étaient fières.

Comme il avait des habits masculins, la foule ne le reconnut pas. A cette minute il aurait donné je ne sais quoi pour être une femme comme tout le monde… saluée et reconnue de la foule… comme venait de l’être sa sœur, sa popularité clochait comme son sexe… dame !

Il en était là de ses réflexions, quand un homme immensément long, et maigre autant qu’il était grand, lui tapa sur l’épaule amicalement.

C’était Prunin retour d’Amérique, des articles plein ses poches relatant son inimaginable ossature dépouillée ; ami de Fernand et de Mésange, il était venu les féliciter. A sa vue des cris, des hurlements partirent d’un groupe de gamins.

— Pige-moi cet oiseau déplumé. C’qu’il est haut sur pattes !

— C’est un pélican.

— C’est un jeu d’osselets ! — Y doit boutonner ses souliers sans se baisser… quels bras ! — Est-ce que t’as tout long comme ça, dis, Prunin ? hurlèrent les gosses mis en joie. — Fais le fichu avec tes abatis, Prunin, cria un tout petit.

Alors Prunin, docile et bon enfant, croisa très vite devant sa poitrine ses interminables bras qui vinrent se rencontrer derrière son dos, et gratter ses omoplates ; cela fut fait si vite, avec tant d’aisances, que ce geste passa presque inaperçu de ceux qui n’étaient pas tout près de lui. Il en fut remercié par des bravos joyeux !