— Ah ! mon pauvre vieux, qu’est-ce qui t’a versé ça ? questionna avec anxiété le noble poivrot.

— Marquis, tu t’abuses : je ne suis point ivre, ainsi que tu te le vrilles dans l’imaginative. Je suis vierge de Picon et de Pernod depuis trois jours.

— C’est ce qui explique que tu déraisonnes.

— Erreur profonde, monseigneur de la Biture ; je suis l’homme neuf qui va vers de nouvelles destinées. Foin des errements défunts ! J’oblitère d’un trait noir les amitiés anciennes, les relations néfastes. Je vous ai assez vu, ô compagnons de la sainte fainéantise et du levage de coude ! J’ai soupé de vos fioles, gonflées de spiritueux. Regarde, marquis de la Mistoufle, comment est architecturé un homme qui va au labeur.

— Je considère surtout avec tristesse un pauvre bougre qui s’achemine vers les pires louphoqueries et imbécillités, fit sur un ton lugubre le descendant des preux. Il acheva sa pensée :

— La vie est une plante rare qui veut être arrosée avec fréquence. Si tu échappes à cette loi, Grandsec, ami de mes nuits et de mes ennuis, tu vogues vers l’île du marasme et des désespoirs. Crois-en la parole d’or d’un Coupeau qui se doublerait d’un Chrysostome : tout est vain, hormis la joie qu’un humain peut éprouver à boire : Donc buvons !

Ils burent.

Épouvantablement même, puisque le soir, ils allaient échouer dans un commissariat de police sous l’inculpation de tapage nocturne et d’injures aux agents.

Grandsec était repincé par sa passion et, cette fois, de façon irrémédiable. L’événement n’avait rien de bien extraordinaire en soi. Le cas était prévu. La mauvaise chance guette nos bonheurs comme un assassin sa victime.

XXI