— Celui-là ne s’en tire pas comme un fourneau ; et ce qu’il fait est original et joli !

Grandsec n’était pas content. Il n’aimait pas à avoir tort, et la contradiction l’exaspérait. A jeun, pourtant, sans doute eût-il mis un bœuf sur sa langue, car la combinaison, soigneusement tenue secrète, qui le liait à Fernand, lui rapportait maintenant de sérieux bénéfices. Malheureusement il avait bu plus que son compte, et il cria :

— Fernand, Fernand ! Vous me désolez par votre stupidité ! Alors, vous coupez dans ce godant-là ? Peuple ! on te trompe ! et on a raison, car tu le mérites !

Et tirant de la poche de sa redingote un papier plié en quatre :

— Mesdames et messieurs, voici le plus récent chef-d’œuvre du poète-musicien Fernand ! Cela s’appelle « les Yeux menteurs » et cela a été créé, il y a une quinzaine, au Colorado, quand l’auteur a eu le loisir d’en prendre connaissance et de l’apprendre par cœur ! Je ne sais pas si je m’abuse, mais il me semble que la calligraphie de ce petit morceau, les mots et les notes sont d’un certain Grandsec, votre serviteur bien humble. Voici l’objet, on peut toucher !

Le manuscrit des « Yeux menteurs » passa de mains en mains. Il n’y avait pas à dire mon bel ami, l’écriture de Grandsec était assez caractéristique pour être reconnue, et de loin.

— Mais alors… Fernand ?

— Fernand est un cabot, rien qu’un cabot, un petit cabot ! Et s’il était auteur, il chanterait comme un fourneau ! Et j’ai raison, comme toujours !

Grandsec était lancé ; et il raconta tout, cédant à une poussée de vanité un peu basse : sa rencontre, voici quatre ans, avec Fernand, tout déconfit d’une première tape, son idée de monter le coup au public en fabriquant de toutes pièces un nouveau joujou parisien, l’auteur-chanteur, numéro sensationnel et inédit ! Stupide, il termina en recommandant aux quinze colporteurs de cancans qui l’avaient écouté religieusement :

— Maintenant, je vous en prie, que ceci reste entre nous ! N’allez répéter ça à personne.