Fernand se dirigeait vers l’antichambre. La main sur le loquet de la porte, il cria :
— Si je ne rentre pas dîner, ne m’attends pas ! C’est agaçant, à la fin ! La vie n’est plus tenable !
Le ménage passait en effet par une crise. L’échec de l’Adelphia n’avait pas été sans aigrir le caractère du ténor en disponibilité ; d’un autre côté, l’état de grossesse de Blanche Mésange rendait celle-ci agressive, grincheuse et exigeante, Elle avait sans cesse les « nerfs en pelote, » comme disait Lourbillon, rabroué, lui aussi, plus souvent qu’à son tour. L’ennui de se voir devenir laide, le corps déformé, la démarche lourde, la claustration forcée, le régime imposé transformaient momentanément la plus douce des épouses en la plus intraitable des mégères. Chaque jour amenait sa scène de reproches ou de jalousie, terminée invariablement, et noyée dans un flot de larmes charriant pêle-mêle des excuses et des baisers de repentir.
— Ce n’est pas de ma faute si je suis comme cela. C’est plus fort que moi ! hoquetait Mésange après trois heures de férocité déchaînée.
— Et on appelle ça une position intéressante ! philosophait Lourbillon.
Fernand, chassé de chez lui par cette atmosphère continuelle de tempête, avait, en désespoir de cause, pris l’habitude de sortir le plus possible, et pour tuer le temps, il usait ses journées à changer de cafés, enfilant des chapelets de bocks jusqu’à l’heure de l’absinthe, l’heure verte où
Vénus
S’allume dans le ciel vert-pâle,
De sorte qu’il rentrait généralement juste pour se mettre à table, sinon gris, au moins très surexcité. Et les querelles recommençaient aussitôt, à propos de tout et de rien, pour la soupe trop froide ou le café trop chaud. Là-dessus, mauvaises paroles, cris, menaces, bris de vaisselle. Un enfer !
Ce jour-là, Fernand dégringola son escalier, au pas de charge, quatre à quatre et bouillant de colère.