Il avait des désirs d’aller loin, loin, au bout du monde, presque à Asnières ! Quelle existence, bon Dieu de bon Dieu !

Il prit le faubourg Montmartre, la rue Notre-Dame-de-Lorette, la rue Fontaine. Il montait, montait toujours, pour fatiguer son exaspération, mâchonnant de vagues récriminations, sans regarder personne.

Comme il débouchait place Blanche, il tomba tout à coup dans les bras d’un individu qui marchait en sens inverse et dont il venait, tête baissée, de heurter la large poitrine.

— Eh bien quoi ! camarade Fernand ! on veut défoncer les amis, à présent ! tonna une grosse voix gaie.

— Tiens ! ce vieux Galigant ! Ah ! par exemple ! depuis le temps qu’on ne s’est vu ! s’exclama Fernand, cordialement.

Galigant était un ancien compagnon de travail du ténor, au temps où ils étaient ouvriers tailleurs.

Socialiste et grand liseur de brochures révolutionnaires, il avait été, autrefois, le plus dévoué des militants, lors de la fameuse grève ; et, à le retrouver, en ce moment d’exacerbation et de rancune, Fernand sentit se réveiller en lui tous ses premiers instincts de révolte, endormis depuis par le bien-être et l’opulence égoïstes.

Galigant était un grand diable, aux épaules hautes, à la figure joviale, où se remarquaient deux yeux noirs malins et une bouche éloquente. Il portait des cheveux longs sous un feutre mou aux vastes bords.

Fernand lui prit le bras et lui demanda :

— Qu’est-ce que tu deviens ?