— Je deviens, déclama Galigant, je deviens un danger pour cette Société pourrie, et un réconfort pour tous ceux qu’elle exploite ! Je ne coupe plus d’habits ! je tranche dans le vif ! En un mot comme en cent, mon cher, je fais des tournées de conférences, et je porte partout, de villes en villages, de bourgs en hameaux, la bonne parole libertaire par qui lèvera un jour la moisson de la rénovation sociale, fille des grains de vérité que que je sème sur ma route ! Allons boire quelque chose, s’interrompit-il, car j’ai soif. Et toi ?
— Moi aussi, tu m’altères ! confessa Fernand en riant. Comme ils s’étaient attablés devant deux chopes de bière, Galigant, la moustache blanche de mousse, se frappa soudain le front.
— Tu peux rendre un signalé service à la cause, mon petit Fernand ! Ce soir, à la Maison du Peuple, nous organisons une grande soirée familiale, au profit du Groupe révolutionnaire des gars de la Seine et d’ailleurs : Causerie par un camarade, partie de concert, chants et récits, suivie d’une tombola gratuite ; nombreux lots. Entrée : 30 centimes. Les compagnes et leurs enfants ne paieront pas. C’est ça qui serait chic si tu voulais venir nous dégoiser quelque chose ?
— Ce soir ?
— Oui. Ah ! dame ! c’est à l’œil, et nous ne te donnerons pas huit cents balles pour ton cachet, mais pense ce qu’ils seront contents ! Fernand du Colorado et de l’Adelphia ! Tout le quartier va monter chez nous !
— Moi, je veux bien ! dit Fernand, flatté et ému à la fois. Ainsi, ses anciens camarades ne le considéraient pas comme un cabot vidé, un plagiaire éventé ! Pour eux il était encore quelqu’un dont le dérangement vaut quelque chose ! Et il se promit de leur en jeter, pour rien, plus et mieux qu’il n’en avait jamais fourni, pour leur galette, aux bourgeois, ces gourdes !
— Viens dîner avec moi, proposa brusquement Galigant. Je connais un bistro de cochers avenue Trudaine où le ragoût de mouton est parfait ! Ça te changera des restaurants de la haute ! car, ce que tu dois en becqueter, de ces fins morceaux, espèce d’homme arrivé ?
— Oh ! arrivé ! je ne sais pas si je suis arrivé, mais je crois bien que je m’en retourne ! soupira Fernand, avec une amertume subite.
De fait, une grosse rancœur le poignait, en la compagnie de ce robuste et allègre garçon, resté prolétaire et remueur d’idées généreuses. Qu’était-il devenu, lui ? un pantin richement costumé, un guignol à la mode d’une ou deux saisons, un article de Paris, l’amusement des enfants, la tranquillité des parents, la machine à chanter que les richards se payent pour quelques louis, comme ils commandent des bottes d’asperges chez Potel et Chabot.
De quelle utilité humaine, ou simplement publique était-il ? Pour le bénéfice de quelle grande cause, avait-il utilisé ses forces de mâle solide ? Vers quels buts progressifs et utiles s’étaient tendues ses ambitions ?