— C’est d’une très véritable amabilité, monsieur, d’être venu parmi nous, et surtout d’avoir mis à votre répertoire de ce soir cette chanson d’Eugène Pottier : « Ce que dit le pain. » Un artiste riche, fêté par les bourgeois et l’aristocratie et qui vient ici… chanter avec nous… Demain, certains journaux vous accuseront d’ingratitude envers ceux qui ont fait votre fortune… Vous n’avez pas peur qu’on interprète mal votre geste ?
— Comment, bondit Fernand, parce que j’ai le ventre plein, je ne dois pas m’apitoyer sur ceux qui crèvent de faim ! parce que j’ai de l’argent en poche, je dois ignorer les misères d’autrui ! on peut tout de même devenir riche, sans devenir mufle.
— C’est bien difficile, ricana l’homme nerveux et maigre… Il est vrai, continua-t-il, qu’un artiste n’a pas d’opinions… et j’ai lu dernièrement que vous alliez un jour charmer « Les Petits Chapeaux, » « Les Œillets Blancs, » et, le lendemain et les jours suivants, qu’on vous applaudissait chez Drumont, chez les francs-maçons, chez Deschanel… Ce sont les petites courbettes du métier, n’est-ce pas ?
— Oui, grogna Fernand, tout cabot est un peu le valet du public ; nous n’allons pas partout de bon cœur, mais parce que c’est notre fonction.
— Et ce soir ? interrogea le petit vieux.
— Ce soir ? ah ! ce soir, je me sens heureux ! heureux, monsieur, moi qui suis du peuple, comme vous, de me sentir en communion d’idées avec vous tous qui luttez… je sens que je ne suis pas tout à fait gâté… et que mon départ des milieux populaires n’a pas étouffé en moi, les germes des généreuses révoltes — je me sens toujours des vôtres !
A ce moment, un murmure unanime et grandissant s’éleva. A droite, à gauche, des premiers rangs aux derniers, une même demande convergea vers l’homme à la belle voix :
— L’Internationale ! l’Internationale !
La salle entière exigeait l’hymne de Pottier, la Marseillaise du prolétariat. Et Fernand, vibrant et convaincu, entonna le couplet :
Debout ! les damnés de la terre !