Si les desseins de la Providence sont impénétrables, les voies de la nature sont régulières. Ce qui devait arriver chez les Fernand arriva à la date prévue. Et ce fut un gros petit garçon, d’un poids normal ; tout rouge comme s’il se fût, depuis neuf mois, impatienté d’avoir tant attendu son exeat, et les yeux hermétiquement clos cependant, comme s’il eût fait vœu de ne point voir le jour !

Tel qu’il était, chauve, édenté et fripé de mille rides comme un octogénaire en réduction, Fernand le trouva superbe et délicieux, et le premier cri qu’il poussa, enroué et chevrotant, gonfla d’orgueil le cœur de ce père enchanté de son ouvrage !

— Hein ? en a-t-il déjà, une voix ! clama-t-il à Lourbillon, qui admiratif, approuva :

— C’est un gaillard !

Le gaillard fut, comme la plupart des gaillards de son espèce, à ce moment de leur carrière, confié aux bras d’une nourrice qu’il sembla parfaitement connaître depuis beau temps, car il se jeta immédiatement sur son corsage et avec une familiarité qui paraissait dénoter des relations antérieures, lui empoigna le sein, devant tout le monde.

La semaine qui suivit fut une suite d’émerveillements quotidiens autour du berceau. Le gaillard n’était pas seulement un gaillard de par la vigueur de son organe. Il était également un gaillard de par la finesse et la vivacité de son esprit. Là-dessus, il n’aurait pas fallu démentir Fernand. Il vous eût, à l’instant même, tenu pour le plus marécageux des imbéciles ! Le moindre froncement du front, la plus petite grimace de la bouche, étaient immédiatement interprétés comme les signes d’une volonté bien arrêtée et les indices d’une intelligence déjà avisée.

Lourbillon, d’ailleurs, partageait cette opinion. Il s’était intronisé l’oncle et la bonne d’enfant, tout ensemble, du poupon. Il le dorlotait, le promenait par les chambres et lui racontait même des monologues où il prodiguait ses effets les plus sûrs ! En pure perte, du reste, car le gaillard ne daignait pas marquer qu’il s’intéressât encore à l’art du théâtre.

Enfin, la paix conjugale, avec la délivrance de Blanche, était revenue dans la maison. Pâle et faible, la jeune mère, d’un tendre sourire las et d’une pression de main reconnaissante, avait obtenu l’oubli de toutes ses méchancetés involontaires et ce bon moment avait effacé tous les fichus quarts d’heure. Blanche n’avait pas enlaidi, au contraire ! et quand elle put se lever, elle constata qu’elle agraferait sans peine son corset au même écran qu’avant l’événement. Ces certitudes-là remettent du baume au cœur des femmes les plus éprouvées !

Un mois après, ce fut la grande question du baptême. Mésange demanda à Chérie Chéron, du Colorado, d’être la marraine, et celle-ci accepta très gentiment, encore que Mariol et les Langlet, ses directeurs, pussent voir cette complaisance d’un mauvais œil, mais tant pis s’ils se fâchaient ! Elle, Chérie Chéron, s’en fichait pas mal ! Elle avait sa position faite et elle « enquiquinait les patrons ».

Quant au parrain, Lourbillon eût envoyé des témoins à quiconque aurait voulu lui disputer ce titre !