— Oui, monsieur, c’est… justement ! avoua la belle-fille, en pouffant de gaîté et dans un salut révérencieux.

Ce n’était un secret pour personne que Chérie Chéron, depuis nombre d’années, était entretenue richement : M. Oscar Grindot, propriétaire des moulins de la Meuse, s’était attaché à cette maîtresse élégante et décorative, il lui servait une pension royale et tenait sa maison sur un très grand pied, car c’est chez elle qu’il recevait, et à sa table qu’il donnait ses dîners d’affaires. C’est cette situation bien définie et parfaitement assurée, qui permettait à Chérie Chéron son indépendance vis-à-vis des Mariol, des Langlet et autres « singes ».

— Voilà ! exposa-t-elle. J’ai dit à Oscar : « J’en ai assez de m’égosiller chez les autres. Je voudrais chanter dans une maison où je serais chez moi. Et je crois que l’occasion se présente ! » Oscar a perdu l’habitude de me refuser quoi que ce soit. Seulement, il demande des éclaircissements. Je lui en ai fourni. Je lui ai expliqué qu’un de mes camarades, Fernand (d’ailleurs il vous connaît parfaitement, il vous a entendu et il vous gobe beaucoup !) désirait prendre la direction d’un concert ; que ce Fernand était décidé à placer dans cette entreprise toute sa propre galette, mais que cette galette était trop courte ! J’ai ajouté qu’il me serait personnellement agréable à moi, Chérie, de parfaire la somme qu’il faudra ; (avec l’agent d’Oscar, comme de juste), que par ce moyen, je deviendrais co-propriétaire, co-directrice, etc., etc. Il est bien entendu, mon petit Fernand, que tout ce dernier arrangement, c’est de la frime ! J’ai dit ça à Oscar, parce qu’Oscar, qui casquera pour moi, ne casquerait pas pour vous ! Le vrai, c’est que vous palperez et que vous marcherez tant que ça ira. Si tout va bien, tant mieux ! si tout va mal, tant pis ! Après tout, ce n’est pas de mes économies ! Pourvu que vous me mettiez en grande vedette ! ça, par exemple, c’est sacré ! Sans ça, Oscar débinerait le truc !

Elle pirouetta, embrassa Mésange et sortit, en jetant à Fernand :

— Demain, à midi ; vous déjeunez chez moi avec Oscar. Vous avez bien saisi l’ordre et la marche ? A demain !

Chérie Chéron habitait rue d’Offémont, à deux pas du parc Monceau, un hôtel somptueux, à balcons de pierre, rez-de-chaussée et deux étages. Au coup de sonnette de Fernand, un domestique en bas et culotte courte vint ouvrir, et sans un mot, conduisit le visiteur au salon.

Ce salon, qui en réalité en formait deux, un grand et un petit, séparés l’un de l’autre par une sorte de portique mauresque, était meublé de façon composite, chaque pièce étant de style différent, et choisie parmi ce que ces styles avaient de plus pur. Un goût parfait avait présidé au choix et à l’arrangement de ce musée d’art, qui était en même temps un lieu confortable.

Chérie Chéron arriva presque aussitôt, entortillée dans un peignoir flottant, satin rouge et dentelles noires, suivie d’un monsieur en redingote, décoré, à qui elle présenta immédiatement son invité.

— Mon ami ! monsieur Fernand, mon camarade du Colorado, dont je t’ai parlé.

Puis, à Fernand :