La saison commença très heureusement.
Une revuette d’un jeune auteur que Fernand n’avait reçue et montée qu’avec inquiétude, réussit brusquement et brilla d’un éclat très vif pendant quelques semaines. Tous les Parisiens vinrent voir « ça ». Puis « ça » s’éteignit subitement, et plusieurs soirées durant, on joua devant les banquettes.
Mais Fernand n’en avait cure. Il tenait, croyait-il, le bon billet, et pas celui de La Châtre, celui du père Bidard ! Avec son espèce de féerie satirique que Bonarien lui avait apportée et où lui-même Fernand abordant la comédie, jouait un rôle de cocu moderne qui le ravissait !
Pour cette pièce : Les trois Cheveux de Cadet Rousselle, la direction du Nouveau Concert n’avait reculé devant aucun sacrifice. Costumes de Landolff, décors de Jambon, augmentation de l’orchestre, toute la lyre ! Les frais étaient considérables, et Fernand ne se dissimulait point que si Les trois Cheveux de Cadet Rousselle ramassaient une bûche, il n’avait plus qu’à mettre la clef sous la porte.
Mais, — déclarait-il à qui voulait l’entendre, avec le sourire du vainqueur — cela n’était pas à craindre !
C’est cela, pourtant, qui advint. Et jamais bûche ne fut aussi bûche. Cette féerie bouffe, que Fernand considérait débordante de gaîté et propre à dérider des populations entières, déclancha, dès les premières répliques, autant de bâillements qu’il y avait de bouches dans la salle. Il existait trois actes de cette œuvre géniale et pour leur faire place, on avait supprimé la partie concert. Avant la fin du premier, un bon tiers du public avait déjà pris la porte. A dix heures et quart, comme le rideau tombait sur la fin du deux :
— Est-ce qu’on ne pourrait pas couper le Trois ? demanda un loustic, à haute et intelligible voix.
C’était le désastre, et c’était la fin.
Fernand le comprit. D’ailleurs, il eût fallu avoir les oreilles bouchées et les yeux crevés pour ne pas comprendre. Les journaux, si parcimonieux de leurs lignes quand il s’agissait de louanger, employèrent des colonnes complètes à exterminer Les trois Cheveux de Cadet Rousselle, « cette erreur d’un homme sans esprit ». (A vous, Bonarien !)
Juste au-dessus de l’éreintement du Nouveau Concert, se lisait un paragraphe donnant des nouvelles de la santé de Gilette Norbert : la chanteuse avait été entre la vie et la mort pendant de longs mois et le journal annonçait que, hors de danger, et déjà en convalescence, l’artiste avait fait sa première sortie au Bois. — Aux souhaits de prompt rétablissement envoyés à Gilette se joignaient les vœux de la voir bientôt reparaître en public…