La petite vieille se redressa et, tranquille, répondit :
— Oh ! pas d’ironie, monsieur… On fait le métier qu’on peut… Il les a essayés tous… et il est incapable d’en faire un autre, mon pauvre enfant… C’est un malheur évidemment, de n’avoir qu’une habileté méchante à son service, et pour tout don… Le bon Dieu ne favorise pas tout le monde, monsieur… Remerciez-le de vous avoir donné une intelligence suffisamment forte pour vous permettre d’être bon, de vous faire aimer et de faire applaudir vos efforts par des centaines de mille individus, sans avoir besoin pour cela d’être un être offensif et inférieur ; en un mot, remerciez Dieu de vous avoir doué de plusieurs intelligences, c’est-à-dire de plusieurs talents. Mon fils n’en a qu’un seul, lui : celui d’être méchant… Méchant… s’entend, au point de vue productif. S’il avait eu du talent, monsieur, il eût été le meilleur des hommes, alors qu’il n’est que le meilleur des fils… Et c’est pour lui, pour lui, que je viens vous prier de me rendre un immense service, monsieur Fernand ! Vous avez beaucoup d’amis, faites entrer mon fils dans un journal parisien… Vous n’avez pas une spécialité, un journaliste comme mon fils, à Paris.
— Mais si, mais si, nous en avons, s’écria Fernand et plus d’un encore ! Seulement, ils n’ont pas la notoriété de M. Bonarien, cela c’est vrai… En revanche, ils sont une bande de petits écrivaillons obscurs… toujours à l’affût…, rôdant dans le sillage des vrais journalistes, écoutant par ci, reportant par là… mentant, inventant, rédigeant des notes d’une méchanceté bête et plate, se faisant les commissionnaires des antipathies, des haines imbéciles, des jalousies, et soulageant leurs rancunes de ratés ou de guignards par des vengeances sournoises, souvent anonymes, écrites toujours dans la solitude… loin de tous risques, à la lueur de la lampe de nuit, complice de leurs vulgarités de pauvres hommes jaloux et malheureux, ou tout simplement bêtes…
— Ah ! mais… pardon, interrompit madame Bonarien, si mon fils dit du mal de tout et de tout le monde, c’est parce que c’est beaucoup plus facile que d’en dire du bien… et que sa notoriété y gagne. Tandis que vos spécialistes parisiens ne sont guidés que par leur amertume personnelle… soit la jalousie de voir qu’ils restent inconnus quand d’autres deviennent célèbres, qu’ils stationnent quand d’autres montent en grade, et surtout qu’ils restent pauvres, alors que d’autres s’enrichissent… Alors, c’est la jalousie haineuse et basse… C’est tout autre chose que ce que fait mon fils !… Il y a une nuance qu’il faut sentir, monsieur… Et puis, dit-elle, la vie n’est pas une chose si sérieuse qu’on doive prendre souci du mal qu’on y fait…
Et, sur cette parole, qui n’est pas de l’Évangile, elle remit à Fernand le scénario d’une féerie « moderne et satirique », en lui disant :
— Si vous ne pouvez pas, monsieur, recommander mon fils à l’une de vos nombreuses relations dans la Presse, vous pouvez certainement prendre connaissance de ce livret et jouer : Les trois Cheveux de Cadet Rousselle s’ils vous semblent dignes de votre scène…
— La mode est à la rosserie, dit Fernand en riant ; M. Bonarien a, j’en suis certain, réussi à fouetter ses contemporains… je vais lire sa féerie satirique et vous ferai savoir le résultat de ma lecture.
La petite vieille salua, partit, lente et précise comme elle était venue.
Fernand lut le manuscrit laissé. Une joie, une surprise le saisit ! cette petite vieille venait de lui apporter l’oiseau rare, les cent représentations du rêve ! C’était épatant ! Bien montée, la pièce tiendrait l’affiche tant qu’on voudrait ! Ah ! c’en était une veine !