» Enfin, un beau jour, il eut l’idée, — à cinquante-deux ans ! — de faire du journalisme. J’étais si découragée, si vieille, si fatiguée, que je ne m’intéressais plus à ses efforts qui, pour moi, étaient d’éternelles faillites… Bref, un soir, il sort ravi d’une représentation théâtrale de Liège. Un chef d’orchestre de Munich était venu conduire un opéra de Wagner, et la salle, électrisée, l’avait acclamé avec tout son orchestre. Mon fils, sous l’impression toute chaude de cette belle manifestation, écrivit six pages d’enthousiasme lyrique, et porta le tout dans le plus grand journal de la ville, certain qu’on allait lui prendre son article, pour lequel il ne demandait rien que le plaisir de le voir imprimé… Cette fois, le directeur du journal en question le fit venir et lui tint le langage que voici :
— Mon cher monsieur, vous m’avez apporté six pages de copie, qui sont d’un style à la portée de tout le monde… Mon Dieu ! oui… C’est trop facile de s’enthousiasmer, de trouver du talent aux gens qui en ont… et de le dire et de le répéter… Cela porte d’une façon régulière, simple, sur le public, mais cela ne le bouleverse pas. Ça ne fait pas monter le tirage, et ne donne aucune personnalité au journal ni au journaliste auteur de l’article.
— Mais que faut-il donc faire, demanda mon fils, pour être une personnalité ?
— Se créer une « spécialité, » répliqua le directeur. Savoir oser, monsieur, tout est là… Tenez, ajouta-t-il, vous êtes emballé sur le talent de M. X…? Eh bien, démolissez-le avec la même sincérité que vous l’avez encensé, faites-moi un article de critique terrible, trouvez tout mauvais, tournez en ridicule et blaguez ferme !… On prendra cela pour de l’esprit, allez… essayez et revenez me voir…
— Mais c’est difficile, répliqua mon fils, écrire le contraire de ce que l’on pense !…
— C’est une affaire d’habitude, monsieur.
— Bref, monsieur, mon fils fit tant et si bien qu’il se créa en six ans une spécialité, comme dit son directeur. Mais une spécialité telle, ajouta la vieille dame, qu’il lui serait aujourd’hui de toute impossibilité d’écrire deux lignes de vérité sur quelqu’un ou sur quelque chose. Il a pris une telle habitude du démolissage par principe, que, maintenant, il ne fait plus autre chose… et il nous gagne beaucoup d’argent.
— Mais, s’écria Fernand, votre fils, madame, me fait l’effet de faire un métier de petite crapule !
— Mais non, mais non, répliqua doucement la petite vieille. Vous ne savez pas… J’ai conservé sur lui une telle autorité que c’est moi qui règle sa ligne de conduite… Ainsi, tenez, je lui défends de s’attaquer à ceux qui sont en plein succès… à ceux qui jouissent de la faveur publique. Cela ne servirait à rien, d’ailleurs, et le ferait passer pour un sot. Mais, ceux dont la chance baisse… ceux dont la popularité diminue… ceux qui se débattent…
— Bref, vous êtes les assommeurs des gloires mourantes, c’est charmant, vous êtes une jolie paire d’âmes… Compliments !