— « Madame Bonarien, Bruxelles, » disait le bristol.
Madame Bonarien ! Serait-ce la femme ou la mère de Bonarien, le journaliste le plus craint de Belgique et que connaissaient tous les acteurs retour de là-bas ?
Et Fernand, en bon cabot directeur qu’il était, la reçut avec force salutations, en raison des considérations dues… à son fils, car c’était sa mère.
L’aspect de cette femme était sympathique : l’œil était aimable, très fin ; la bouche avait conservé, malgré l’âge, une dentition irréprochable, et toute la personne de cette petite vieille exhalait un parfum de propreté, de netteté méticuleuse qui séduisait très fort.
— Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service, et comme je vous sais « aussi intelligent que bon… » vous allez me comprendre.
— Parlez, madame…
Et elle commença :
— J’ai 76 ans, — oui, je sais ne pas les paraître, mais je les ai tout de même.
» J’ai travaillé jusqu’à soixante-dix ans, sans m’arrêter, sans repos, pour subvenir aux besoins de mon fils et aux miens… J’ai perdu mon mari voilà cinquante ans, j’ai eu tous les malheurs… à vingt-trois ans, j’étais veuve, avec un enfant sur les bras. J’étais riche, je me suis ruinée… Bref, mon existence n’a été qu’une longue lutte pour deux vies : la mienne et celle de mon fils. J’ai passé des nuits à travailler pour payer son collège, ses études et il n’a pas même pu être reçu bachelier… Je l’ai poussé dans toutes les affaires, il a essayé de tout sans succès !
» Il a essayé du théâtre, personne n’a voulu lui recevoir même un acte ! Il a écrit des milliers et des milliers de pages, essayé des chroniques, des romans, et aucun éditeur n’a trouvé son style assez bon pour se décider à le publier… Il a essayé d’apprendre la musique, il a dû y renoncer, il ne pouvait pas, il ne comprenait pas… Des amis de notre famille l’ont recommandé à de gros négociants qui le prenaient par amitié pour moi, et régulièrement, deux mois après, mon fils me revenait, remercié, renvoyé par ses patrons qui n’en pouvaient rien faire, son intelligence étant fermée à tout… Et, pendant ce temps-là, je travaillais toujours…