… Les cheveux des temps durs, ses cheveux de misère lissés à la hâte pour ne pas perdre le temps destiné au gain du pain. Ses cheveux de « trottin » parcourant d’un pas ferme les coins affairés de Paris, son grand carton « tambour » passé au bras.

Ses cheveux de fillette raisonnable et sage. Ses petits cheveux sans aucune onde, sans la plus petite frange « à la chien, » le plus innocent « accroche-cœur, » ses petits cheveux plats, serrés et sans parure, encadrant d’une ligne sèche et nette sa petite tête pas jolie, pâlotte et anémiée, sans autre séduction que deux yeux intelligents, une bouche fine, meublée de belles petites dents blanches de jeune chien.

Ses pauvres petits cheveux pauvres ! coiffés de petits chapeaux pauvres, couchés sur de pauvres petits oreillers bien ordinaires, bien rudes… comme sa vie !

Puis la voilà poussée, grandie et jeune fille. Elle se rappelait ses cheveux d’alors. Un peu moins raides, un peu moins tirés, un peu plus brillants, un peu moins pauvres, mais d’un arrangement toujours simple et sage… Oh ! si sage qu’elle en avait des allures de jeune miss, de sèche gouvernante anglaise ; mais elle les soignait mieux, les brillantait d’une huile parfumée, les lavait, les séchait à l’eau de Cologne.

Les cheveux de l’aisance !… Dame, elle était employée dans une grande maison, quelques pièces de cent sous la faisaient riche. En a-t-elle versé de l’eau sédative sur sa tête pour avoir des reflets dorés comme sa « première », de ces reflets rouges, bruns, cuivre, comme elle en avait vus à certaines têtes de femmes dans les tableaux des musées. Elle se le rappelait, ce temps-là, où elle économisait ses appointements de trois mois pour s’acheter une robe convenable, qu’elle quittait en arrivant à la maison de couture, pour endosser la robe somptueuse de satin noir fournie par la maison aux jeunes filles dites « mannequins ». Quel temps !… Quelle maison !… Quels patrons ! L’homme et la femme, d’anciens employés parvenus, arrivés, durs, sévères, n’ayant jamais ni un sourire, ni un mot d’encouragement, n’étant préoccupés que de vendre beaucoup, toujours, et le plus cher possible. Elle se rappelait ce commissionnaire de New-York venant chaque année acheter des modèles qu’elle faisait valoir sur sa longue et mince personne et qui, un jour, faillit la recevoir sur ses genoux, évanouie de fatigue qu’elle était, montrant depuis deux heures sur ses épaules un manteau de fourrure… au mois de juillet !

Elle essayait bien, en ce temps-là, de frisotter un brin sa nuque, de poudrer son visage, mais, pour rentrer chez elle, avait soin de relisser ses cheveux et de bien essuyer sa figure. C’était le temps où les placiers lui faisaient la cour… Elle riait gaiement, ni trop libre, ni trop prude, en fille de Paris, qui sait déjà se tirer des difficultés, qui sait qu’elle doit se mettre en garde par sa tenue, mais qui tient aussi à ne point se faire d’ennemis dans sa carrière et, à cette époque, elle se figurait « rester dans la couture toute sa vie ! »

Puis, tout à coup, surgit une période d’ennuis, de maladie : son père meurt, elle est anémique, elle est fatiguée, sans jamais de repos, ses jambes se refusent à rester debout, elle quitte sa maison de robes, patraque, fourbue, désolée, inquiète… Que faire ?


Du théâtre ! Et la voilà mettant sa tête au point, l’eau oxygénée fait son œuvre, les cheveux blonds d’autrefois s’éclairent, s’illuminent. C’est la période d’espoirs et de déceptions, la petite tête d’Anglaise a perdu de sa sagesse, elle est dans la fournaise.

Ondulée, frisottée, elle avait perdu de son charme triste et sérieux, et la poudre et le rouge aux lèvres lui donnaient un semblant de vie autant qu’un semblant de gaieté… tout s’en mêlait pour que tout son être ne fût qu’un maquillage extérieur. Elle avait conquis un brin de grâce, sa coquetterie la parait, mais ses cheveux étaient rongés par la décoloration, et les voilà qui tombaient en même temps que son cœur souffrait, que sa gaieté obligatoire maquillait son âme douloureuse…