Ah ! comme elle avait souffert, comme elle avait pleuré, comme elle avait pris la vie en dégoût, en haine « pendant ses cheveux jaunes ! » Et c’est pendant le temps de ses cheveux jaunes, ses cheveux de douleur, qu’elle eut le plus de courage, qu’elle prit la résolution subite et irrévocable de se donner deux années pour arriver à faire quelque chose, à être quelqu’un. Et voilà que petit à petit, de semaine en semaine, sa volonté fait merveille. On s’étonne de sa ténacité, que rien ne démonte : tout le monde lui tend les mains, on l’encourage. D’inquiète qu’elle était, la voilà rassurée. La chance vient à elle. Son courage redouble, elle sent la veine accourir et, petit à petit, de semaine en semaine, de jaunes qu’ils étaient, ses cheveux deviennent rutilants, roux, flamboyants ; c’est une couronne d’or rouge sur sa tête. Ses cheveux pauvres, d’autrefois, comme ils sont loin ! Les voilà bouffants, soyeux, brillants, ses cheveux de bonheur, ses cheveux de joie, ses cheveux de fortune, ses cheveux de succès, ses cheveux de gloire ! Ils sont l’enseigne de sa vie heureuse, fêtée, de son bonheur conquis par le travail ! Ses cheveux deviennent le drapeau de son œuvre et quelques hivers passent.
Puis, tout à coup, brutalement, férocement, la maladie la frappe : la réaction s’est faite… Et des semaines et des semaines se passent ; elle va mourir… On l’annonce dans la ville… C’est fini d’elle, plus rien ne restera. Et un soir, toute souillée de sueur et de fièvre, elle demande qu’on la peigne… Et elle aperçoit ses cheveux redevenus brun sombre, ses cheveux de misère d’autrefois… Ah ! comme ils sont revenus à l’heure précise !… Est-ce un avertissement final ?…
Et elle pleure, pleure, tout doucement, et elle prie tout doucement, et, tout doucement, tout lentement, elle revient à la vie après des mois et des mois. Et voilà qu’étant guérie, elle s’est assise et s’est peignée devant son miroir… et qu’ayant vu deux cheveux blancs elle est restée muette et pensive… Sont-ils seulement la conséquence de la souffrance passée ou bien l’avertissement de quelque phase nouvelle, ces deux petits fils d’argent ? Qui sait ?
Et, dans sa joie de revivre et sa volonté d’être heureuse encore, elle se remet à fouetter son courage et son activité, et les projets marchent, et les espoirs s’échafaudent, l’assurance complète d’une ère nouvelle de bonheur se précise et s’affirme dans son cerveau, et rayonnante, rajeunie, elle se lève joyeuse en murmurant : « C’est bien, j’attends ! J’ai la volonté du bonheur et pour quelque temps encore la vie en poche !!! » Povera donna.
Il était quatre heures quand Fernand fut introduit dans la chambre de Gilette qui, recouchée, l’attendait assise dans son lit.
— Mais, cher ami, c’est impossible ! fut la première parole saluant l’entrée de Fernand. Je suis loin d’être d’aplomb… Je commence seulement à me lever ! Votre lettre est absolument folle !
— Mais cette sortie au Bois ?
— Des blagues, hélas ! Des blagues de journalistes.
Fernand était atterré. Il sortit de chez Gilette, le cerveau vide, la figure décomposée et les yeux fous.
Quoi faire alors, quoi faire ?