Mésange connut le chemin du Mont-de-Piété où, un à un, ses bijoux furent engagés — plus facilement que le chanteur désorbité.

Lui, pendant ce temps, pérorait à la Chartreuse, faisait la roue au milieu d’un état-major de marmiteux, qui écoutaient ses jérémiades, à cause uniquement des apéritifs, soldés sur le maigre argent récolté au jour le jour, par la compagne stoïque et agissante.

Cela ne pouvait durer. Le linge intime avait pris la même route que la quincaillerie dorée. Encore quelques jours et c’était la famine à la porte.

Une veine arriva, comme un éclair dans la nuit.

La nécessité de prendre un loyer infiniment moins fort que celui qu’ils avaient au temps de la direction, amena le ménage dans un modeste appartement de cinq cents francs, rue du Château-d’Eau. C’était laid, c’était sombre, mais ça ne coûtait pas cher ; et là était l’important dans l’instant.

Dans l’immeuble même, était installée une minuscule librairie, tenue par une grosse femme qui portait, en étendard, le nom euphonique de Rouchoux : Eudoxie la baptisait en surplus.

La tenancière de la papeterie était une excellente commère, ayant le cœur sur la main, comme on dit dans le peuple, et qui, en outre, tenait toujours la main large ouverte. Madame Rouchoux était toute ronde. Tête ronde, yeux ronds, corsage en bols de restaurant à bon marché, reposant sur une taille en futaille qui, elle-même, s’appuyait solidement sur la mappemonde d’une croupe hottentote. Ronde en affaires, également. Et ses affaires commerciales étaient multiples. Elle vendait du papier encré, sous forme de journaux, et du papier vierge pour les épistoles des petites gens du quartier. De plus, elle louait des livres, vendait des chansons, et, depuis quelques mois seulement, en « éditait ».

Paris, seul, réserve de ces surprises. Madame Rouchoux, veuve d’un boucher, n’avait rien trouvé de mieux, étant brouillée mortellement avec la lexicologie et la syntaxe la plus élémentaire, que de s’avatarier dans une profession qui, a priori, semble comporter une certaine somme de connaissances littéraires.

Eudoxie Rouchoux était une grande liseuse devant l’Éternel — le Très-Haut doit être imprimeur. — Elle lisait tout : philosophes chloroformiques, historiens inimaginatifs, romanciers psychologues et Bourgetiques, feuilletonistes de rez-de-chaussées, initiateurs aux crimes compliqués, madame Rouchoux épelait également toutes les feuilles publiques.

C’était, sans conteste, la femme de France ayant le plus lu de bouquins et les ayant le moins compris. Alinéas géniaux, sottises imprimées, tout cela glissait sur elle comme pluie sur waterproof.