— Vive la Sociale ! A bas les aristos !
— A la porte, l’anarchiste ! ripostaient ceux des fauteuils.
Grabuge.
Le directeur dut bientôt redouter les conséquences des algarades de ce pensionnaire compromettant. Du commissariat central, il reçut des avertissements motivés ! Le dénouement de tout ceci, fut que la saison suivante, l’engagement de Fernand et de Mésange ne fut pas renouvelé à Rouen.
Alors, l’existence, pour le couple, se continua pareille, d’année en année, de ville en ville. Pleurs et grincements de dents, décadence, en somme, lente encore, mais sûre. Les fréquentes réconciliations sur l’oreiller après les querelles dans la coulisse amenèrent, un vilain matin, un double résultat, désastreux dans le précaire de la situation : Mésange accoucha de deux jumeaux. Ce fut le commencement de la fin de sa beauté. Elle y perdit sa taille et son teint.
Ces jumeaux, au reste, ne vécurent point. Ils ne furent que de la douleur qui passa. La chose s’était produite à Lyon. Les deux petits êtres — qu’est-ce qu’ils étaient venus faire au monde, ceux-là ? — furent enterrés au cimetière des Brotteaux, abandonnés là pour toujours.
Cependant, d’étape en étape, le caractère de Fernand s’aigrissait. Non que la province ne lui payât pas encore un bon prix ses vocalises. Mais tant de théories mal digérées lui restaient sur l’estomac. Il avait mal à son orgueil et la bile en mouvement. Une fois, à Lille, une grève des ouvriers du fer ayant éclaté, Fernand, sollicité d’aller « en pousser quelques-unes » dans les meetings, accepta avec frénésie, et au cours d’une manifestation, se fit arrêter, comme il portait le drapeau rouge, en tête d’une colonne de sans-travail.
Le petit Robert, sorti de chez des paysans où on l’avait gardé pendant quelque temps, suivait maintenant ses parents dans leurs pérégrinations, couché à la diable, nourri au hasard. Ce fut en l’amenant par la main — (pauvre mioche, marchant à peine) — au général commandant les troupes mobilisées pour la répression du mouvement émeutier, que Mésange obtint la mise en liberté de son mari, dont l’affaire pouvait se gâter tout à fait, car il y avait eu rébellion, injures aux agents, et toute la lyre !
Enfin, un jour, à Péronne, où ils étaient embauchés pour trois mois, un jour d’hiver, une lettre arriva tout à coup, à Fernand, une lettre dont l’adresse avait été tracée par une main défaillante et qui disait :
« Mon petit Fernand,
» Si toi et Mésange voulez me voir encore vivant pendant quelques minutes, prenez vite le train. Il n’est que temps. Car je meurs. Je vous embrasse. Votre vieux camarade.
» Lourbillon. »