Depuis des années, il partageait le vivre et le couvert, le logis et la table avec Lourbillon, et ne quittait son maître que lorsque le démon de la chair lui tressautait le long de l’échine.
Alors, par la fenêtre en tabatière, l’œil phosphorescent et la moustache en buisson de piques, il s’échappait et ne revenait qu’amaigri, ensanglanté, affamé, mais riche de quelques souvenirs de plus.
Des imbéciles, qui n’ont jamais observé les bêtes, prétendent que les chats n’ont ni attachement de cœur, ni reconnaissance des services rendus. Or, voici ce qu’avait fait Taupin, le jour où Lourbillon rendit au grand Tout son âme de cigale.
Taupin était « en bombe » depuis près d’une semaine. Cette fois, ce n’était pas seulement à aimer qu’il cherchait dehors, c’était à manger aussi, car c’est surtout de faim qu’était mort Lourbillon, et là où il n’y a rien, les chats perdent leurs droits, tout comme les rois.
Il y avait une heure à peu près que Fernand et Mésange étaient arrivés — trop tard — et qu’ils veillaient, à la lueur funèbre de la bougie, le corps inanimé qui se refroidissait là, quand tout à coup sur la vitre du châssis de la fenêtre, un bruit grinça, acharné et volontaire. On eût dit des ongles qui travaillaient à déblayer la couche de neige entassée sur le carreau. Et, en effet, Mésange, ayant levé les yeux, aperçut bientôt deux pattes noires et entre elles deux points verts, flamboyants. C’était Taupin qui travaillait pour rentrer chez lui.
On lui ouvrit, et il se précipita sur le plancher — le plancher de briques — où il demeura immobile un instant, comme surpris de l’étrangeté de la réception, de la présence de ces intrus, et d’un il ne savait quoi d’inaccoutumé dans la couleur et l’odeur des choses.
Mais ayant aperçu sur le lit le profil rigide de son maître et s’étant rendu compte que ces inconnus n’étaient point des inconnus dangereux, il sauta sur la poitrine de Lourbillon et ronronna tendrement, non sans lui détacher sur le visage de petits coups de patte de velours affectueux.
Toute la nuit, il resta ainsi. De temps en temps, comme inquiet vaguement, il se dressait sur ses quatre pattes, s’étirait, érigeant en bosse son dos souple, et venait flairer de tout près le nez de Lourbillon, contre lequel il poussait d’amicaux coups de tête. Et son regard, avant qu’il se recouchât, était soupçonneux, vers Fernand et Mésange, ces deux étrangers installés là. On lui avait changé son patron, si sensible jusqu’ici à ses caresses et si froid maintenant. Mais oui, si froid ! Comme il avait froid !
— Laisse-le ! avait dit Mésange à Fernand, il ne fait pas de mal.
Au matin, quand le médecin des morts arriva pour constater le décès, le chat dérangé gronda, puis se cacha sous le lit, hostile ; mais quand les sombres emballeurs des pompes funèbres, avec leurs chapeaux de cuir bouilli, leurs habits et leurs plaques, prétendirent mettre en bière le cadavre, l’antienne changea. L’animal devint comme fou, bondissant d’un coin à l’autre du taudis, avec un lamento de gorge qui était un sanglot et un rugissement. Les hommes noirs en avaient peur.