Drulom leur serinait depuis trente minutes les vingt-quatre mesures d’un refrain, qu’ils dansaient avec des mouvements d’une grâce… toute « Moulin de la Galette ». Leurs bouches édentées, aux lèvres molles, laissaient passer les paroles, sans les arrêter au passage afin de les formuler ; c’était une débandade de mots inintelligibles, de tons de gosiers gargarisés d’alcools, de grimaces de voyous de barrière, de gestes aux grosses mains sales, aux ongles carrés et noirs, aux pieds énormes, lourds et laids. Mais Drulom les faisait se ganter et se chausser d’escarpins vernis, et le soir, aux lumières, dans leurs trois complets de satin mauve, avec leur haut de forme lilas, leurs trois cannes pareilles, ils entraient en scène, souriant, fardés, frisés, pommadés, des dentelles à leurs poignets d’anciens garçons de café, et chantaient avec des gestes de marionnettes :
Nous sommes les petits Chéris,
Petits chéris, petits chéris,
De la Vill’ de Paris !
Et sortaient de scène sur un pas de danse dont la dernière mesure laissait aux trois horribles têtes le temps de saluer, d’un geste brusque et cassé de pantins désignés à la guillotine.
Drulom les avait trouvés chez un troquet du quartier : les deux plus jeunes servaient sur le zinc, et le troisième était « plongeur », c’est-à-dire laveur de vaisselle : ce dernier rinçait les verres et les bouteilles et, connaissant Drulom il avait recommandé ses camarades au maître qui, en 15 jours, avait fait du trio une attraction pour Paris et la Province — et allez donc ! ce n’est pas plus difficile que cela ! et 900 francs par mois !
Ça valait mieux que de sécher les litres, vous savez… et moins long à apprendre !
Trente francs par soirée ! Mazette ! Drulom était épatant !
Après que le « Trio Gambilleur » eut bien en tête l’air de sa chanson, ce fut le tour des dames.
Elles vinrent se placer autour du piano ; toutes celles réunies à cette heure-là étaient des « Romancières ; » et Drulom attaqua :