Un piano brèche-dents et une estrade dressée au fond de la salle, entre la porte de la cuisine et celle du closet, suffisaient à effectuer cette métamorphose.
Sur l’estrade, sitôt le gaz allumé, venaient s’asseoir, sur des chaises de paille, trois ou quatre dames chanteuses, bras nus et décolletées autant qu’on peut l’être. Le petit troupier français aime la chair, chacun sait ça !
Vers six heures, une heure après la sonnerie de la soupe, dans les casernes, l’établissement se remplissait brusquement. Fantassins et dragons, par deux, par trois, par bandes, entraient en foule, casques mêlés aux képis, sabres et épées-baïonnettes, tout un fracas de ferraille martiale. Et tout cela s’entassait ; sous-offs, simples cavaliers et biffins vulgaires, brigadiers et caporaux, tuniques et dolmans, sur les banquettes de cuir râpé, devant des mazagrans un peu plus corsés que le jus de chapeau du réveil, ou des bocks plus mousseux que les bières de la cantine.
Et c’était de table à table, avant que l’accompagnateur, un vieux bossu, chauve et glabre, n’eût plaqué les premiers accords de la soirée sur son instrument décrépit, un échange de vociférations professionnelles, dans le heurt des soucoupes, le cliquetis des armes, et la fumée nauséabonde des pipes de mauvais tabac, vite épanouie en nuage opaque au-dessus de cette agglomération de culottes rouges et de boutons de cuivre.
— Eh ben ! mon pays ? ça se tire !
— Encore quatre-vingt-quinze jours !
— La classe ! bon Dieu ! la classe !
Fernand, Mésange et le petit Robert avaient échoué, pour quinze jours, au café Jeanne d’Arc.
Ils venaient de la Fère, cité où gîtent les artilleurs, et partiraient ensuite pour Senlis où sont les cuirassiers.
Depuis beau temps, Fernand ne portait plus la moustache. Rasé comme le commun des queues rouges, il était désormais le pitre à tout faire errant sur les routes départementales. Adieu, l’époque du répertoire personnel et des morceaux choisis ! Costumé le plus souvent en tourlourou grotesque, petite veste, pantalon trop court, godillots énormes, gants blancs en fil de chaussette, et képi défoncé, il interprétait les ahurissements de Pitou et les gaudrioles de Dumanet, pour la plus grande joie de l’armée nationale. Quelques absinthes pures (très peu d’eau, beaucoup d’absinthe) l’aidaient, chaque soir, à subir sans trop de dégoût les nécessités de cette existence.