Mésange était là… hypnotisée par les mains de Fernand, qu’il avait telles qu’elle les aimait… longues, moelleuses et fines, les doigts ronds, effilés, les ongles durs, brillants et bombés, dont Mésange avait fait une toilette minutieuse pendant les sommeils profonds du blessé… Que ces mains lui plaisaient ! Comme elle en pressentait la joie sur sa chair d’amoureuse, le frisson sur sa nuque !… Comme elle en devinait les timidités impatientes, les indiscrétions, les caresses lentes, les souplesses chaudes et moites, les contacts affolants !… Car, il y a des mains d’amour comme il y a des chairs d’amour, des mains si voluptueuses ! et les doigts voluptueux sont les baisers du bout des bras… des mains froides aussi… des mains gaies, tristes, grotesques, comiques, tragiques ! poilues, velues comme des araignées et des pattes ! des mains spirituelles et des mains bêtes, bonnes et chipies, et sympathiques et antipathiques, des mains si tendres !… et des mains si dures ! des frôleuses et des chastes, des mains combattantes, des mains résignées de victimes, dolentes et ouvertes, comme celles de la statue d’Élisabeth d’Autriche, à Salzbourg ; des mains de croix, des pauvres mains de martyre qui pressentent le clou, des mains si faibles, si pitoyables qu’elles auraient dû désarmer les doigts féroces, formidables et fermés, les doigts bougeurs des assassins et des marlous…

Comme les bouches, les doigts ont leurs mystères… leurs attirances… et leurs secrets, et Mésange, immobile et comme fascinée, admirait aussi les lèvres de Fernand, en observait le sourire d’émail, la ligne arquée, ronde et lisse, la muqueuse humide et rouge, ombragée d’une petite moustache. Ah ! la belle bouche ! Jeune et fraîche, aux ivoires intacts, propres et sains !

— Des dents aussi belles que les miennes, pensait Mésange… et sa volupté, latente jusqu’ici, s’éveillait, irritée, aiguë, devant cette bouche tentatrice, qu’elle pressentait amoureuse et gourmande, éclairant le visage de Fernand d’un étroit soleil d’émail luisant et vivant !… Cette fois, vous êtes amoureuse, Mésange !…

— Quelle différence entre ces lèvres-là et certaines autres bouches… Celles en biais des ironistes méchants et des voyous, gicleuses de rosseries et de crachats ; bouches lippues et saignantes des fêtards et des impudiques ; bouches cracheuses, postillonneuses ; bouches à tout faire des hommes prostitués, bouches à baves épileptiques, bouches avachies et puantes des piliers de cafés, mangeurs de fumée et buveurs d’alcools, rappelant le port de Marseille en temps de peste ! Ameublements de gencives, cassés, pourris, noirs, jaunes, nauséabonds ! et qui, c’est inimaginablement vrai, trouvent quand même d’autres bouches de bonne volonté, pour les respirer et les aimer, sans autre charité humaine que le plaisir qu’elles y trouvent ! Amour de la charogne et de la pestilence ! Mais les femmes n’ont ni goût, ni dégoût, a dit Théophile Gautier ! Et les hommes, nés malins, sont parvenus à leur faire croire qu’ils ont le droit d’être salement laids ! et les bétasses ont gobé cela ! Ah ! les roublards !

Fernand fit un mouvement et ouvrit les yeux.

— Comment vous trouvez-vous ? Avez-vous bien dormi ? interrogea la jeune femme en se penchant tendrement sur lui.

— Ah ! soupira Fernand, avec un sourire de reconnaissance ; mon sommeil a été bon, mais mon réveil est meilleur encore puisque vous voici !

Il prit la main de Blanche et la baisa. Puis tous deux se turent. Et le tictac de la pendulette, seul bruit vivant dans la chambre, sembla, durant un instant, rythmer le battement de deux cœurs.

Il y avait huit jours que Fernand, recueilli, soigné, dorloté par la chanteuse, vivait là, dans l’appartement où on l’avait transporté après la « bataille-du-Point du Jour », comme disait Lourbillon, volontiers grandiloquent.

Le pauvre garçon avait été sérieusement meurtri. Le médecin, pour réduire la fracture d’une côte, dûment rompue, avait dû multiplier ses visites. Mais, plus que toutes les ordonnances de cet homme de science, la sollicitude passionnée de la garde-malade avait efficacement agi.