Le sénateur, confortablement écroulé sur un fauteuil crapaud, lisait la dernière heure du Temps, la face bouleversée entre la correction poivre et sel de ses favoris sérieux.
Il se leva galamment à l’apparition de sa bonne amie ; celle-ci, gênée à l’idée qu’elle allait peut-être lui faire une grosse peine à cet homme attentif, correct et respectueux — sait-on bien jamais, après tout, quand un homme vous aime ou ne vous aime pas ? et si c’est quand il le montre ou quand il le cache, qu’il tient le plus à vous ? — Mésange, intimidée, attendait qu’il parlât le premier.
— Voici une semaine que j’ai reçu votre lettre, ma chère amie… Alors, vous croyez qu’il me suffit de savoir que vous avez généreusement ramené chez nous un jeune homme, blessé dans une rixe au Point-du-Jour, et que, depuis, vous vous révélez une véritable sœur de charité, dosant les juleps, sucrant les tisanes, couchant sur un lit pliant pour que votre hôte soit plus à son aise dans… notre lit ! Je le reconnais, c’est fort beau et je m’incline. Notez que je ne vous demande pas ce que vous étiez allée faire au Point-du-Jour, qui n’est pas, que je sache, un endroit fréquenté par la meilleure société… ou le monde élégant ? Tant que votre jeune homme a été malade, votre bon cœur a eu raison ; mais, à présent que ce malade est presque bien portant, il me semble que votre cœur exagère… Ce n’est plus de l’assistance publique, ma belle enfant, c’est de l’hospitalité de nuit ! Allez-vous le laisser partir ? Non ! Vous le gardez ? Tout comme le Guritan de Ruy Blas (vous devez connaître cela, chère, c’est du théâtre !) je ne suis plus d’âge ni d’humeur
A disputer le cœur d’aucune Pénélope
Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope.
Et je préfère m’effacer discrètement au lieu de m’obstiner sottement. Je garderai, chère mignonne, un souvenir exquis de votre grâce, et j’espère que vous voudrez bien vous rappeler quelquefois que je fus pour vous un ami fidèle, affectueux et dévoué, qui…
Blanche ne lui en laissa pas dire davantage ; éclatant en sanglots, elle lui prit les deux mains et gémit : « Pardon, pardon, oui, vous avez été très bon, très tendre… » et dans un grand haussement d’épaules, accablée, elle ajouta : « Mais c’est plus fort que moi, plus fort que tout, j’aime cet homme depuis le premier jour où je l’ai vu, je suis hantée par son visage, et puisque la fatalité l’a jeté sur ma route, je veux suivre ma destinée et l’aimer à mon aise. Je vous ai écrit l’aventure qui l’a amené chez moi, je ne me serais pas donnée à lui étant encore à vous… Je vous rends votre liberté, je reprends la mienne, toute secouée de voir la peine que révèlent vos traits, mon pauvre ami… Séparons-nous… mais loyalement du moins. »
Le vieillard avait la main sur le bouton de la porte. Il répondit doucement : — Un bon baiser, ma petite Blanche… Voulez-vous ? du bonheur je vous souhaite, mon enfant, car vous voilà partie pour une destination inconnue ! Bonne chance ! ménagez votre jeunesse, petite amie… ça part si vite !
Et il disparut, laissant la chanteuse debout, bouleversée, au milieu de son salon, si troublée, si émue, que vaguement inquiète et très certainement peinée, elle murmura : Mon Dieu, ne me punissez pas !
Vivement elle courut vers sa chambre. Mais une stupeur la cloua sur le seuil.