Lourbillon arriva un matin pour déjeuner avec une figure extraordinairement rayonnante sous son tube à bords plats. Depuis les changements survenus dans la vie sentimentale de la chanteuse, il avait contracté la douce habitude de venir, au moins quatre fois par semaine, « picorer chez ses tourtereaux ».

C’étaient bien, en effet, ses tourtereaux. Leur bonheur était son ouvrage et il leur infusait généreusement, à l’un comme à l’autre, son âme de vieux cabot flemmard et sans scrupules exagérés.

La convalescence de Fernand s’allongeait avec délices, dans la paresse des grasses matinées après les nuits amoureuses, la griserie des petits verres de chartreuse et des cigarettes innombrables, après le café, sur la table non desservie, où, parmi les serviettes jamais pliées, les soucoupes servaient de cendriers. Peu à peu, dans cet acagnardement de volupté et de gourmandise, les quelques principes de morale courante que son éducation première avait laissés à Fernand se dissolvaient mollement au fond de lui-même. Après tout, quoi ? Mésange et lui ne faisaient de mal à personne en s’aimant. Et quand les derniers billets bleus du baron se seraient évaporés, eux aussi, comme la fumée des nazirs, eh bien ! est-ce qu’il n’avait pas assez de talent, lui, Fernand, pour conquérir les gros cachets et rendre au centuple à Mésange l’argent qui filait en ce moment ?

Et puis, Fernand, comme fils du peuple, c’est-à-dire comme homme droit et sans détours, ne vivait pas à la lettre « Le Code des considérations puériles et malhonnêtes », à l’usage de ceux qui font pour les moralités, un manuel « Passe-partout », et notre ami pensait que Mésange partageait avec lui ! — et combien généreusement — des choses autrement rares, fines et précieuses, que ce vulgaire argent ! Seulement, voilà : on peut, paraît-il, prendre d’une femme sa chair, sa jeunesse, sa beauté, sa santé, sa vie même (sait-on jamais où mène l’amour ?…) fondre avec le sien son cœur et son corps ; mais accepter qu’elle partage ses ronds de cuivre, d’argent et d’or semble être du dernier muflisme ; c’est, du moins, le paragraphe le plus essentiel du catalogue des immoralités sociales édité par une société sévère, qui souvent, du côté des femmes, joue de l’adultère comme de l’éventail, et qui, du côté des hommes, l’accepte comme l’arrangement de tous les arrangements. La vérité, c’est que si les hommes ont décrété mal d’accepter l’argent d’une femme qu’on aime, c’est parce que c’est la seule chose qu’ils pourraient lui rendre…

Mais l’ancien ouvrier tailleur ne doutait plus des hautes destinées qui l’attendaient. Et ce fut sans le moindre étonnement qu’il entendit, ce jour-là, Lourbillon lui crier dès le vestibule :

— Fils ! je t’apporte la fortune dans les plis de mon veston ! La mère Langlet veut te voir et t’entendre. Je lui ai parlé de toi, je t’ai chauffé à blanc, elle t’attend demain pour une audition !

— La mère Langlet !

— Oui, fils ! rien que cela ! la patronne de la Cella et du Colorado, les deux plus grands concerts de Paris, des boîtes tout en or ! Je te l’avais bien dit, que tu les dégoterais tous !

Fernand sourit sans répondre.

— Tu ferais bien, d’ici à demain, mon chéri, de répéter un peu trois ou quatre chansons. On n’a pas beaucoup travaillé, nous deux, tous ces temps-ci ! hasarda Blanche.