— Mais, monsieur, cela doit vous coûter des frais !

Mais Solness eut le geste d’Hippocrate repoussant les présents d’Artaxercès.

— Monsieur Fernand, je vous prie ! dit-il, entre artistes, on doit s’entr’aider. Je suis trop heureux de pouvoir, en quelque sorte, être un de vos parrains. C’est gracieusement que je ferai ma maquette, et mon exécution grandeur nature.

Maintenant, n’est-ce pas ? pour les tirages et les éditions successives, vous vous arrangerez avec l’imprimeur. Cela ne me regarde pas. Mais, de grâce, de moi à vous, pas de question d’argent !

Et un tel désintéressement éclatait sur sa face rasée, que Fernand se sentit pénétré de reconnaissance et d’orgueil.

Ioris-Karl Solness, Danois d’origine, mais Pantinois renforcé, dessinateur, peintre et homme d’affaires, obligé de gagner sa vie et celle des siens, avait, un beau jour, tout comme un chercheur d’or, trouvé une mine.

Cela ne lui était pas venu en entendant chanter le rossignol, mais bien en écoutant chanter les mentons bleus des cafés-concerts. La naïveté enfantine de ces gambilleurs de flons-flons, amateurs de clinquant et de vacarme, collectionneurs de palmes en papier, de coupures de journaux et de portraits phototypiques, lui était apparue comme un terrain riche en minerai pour un exploiteur adroit et assez actif pour cataloguer toutes leurs vanités et en faire son profit. Et il avait su être cet exploiteur adroit.

Flatteur, insinuant et retors, sachant donner à sa physionomie les expressions de l’admiration la plus fervente ou de l’émotion la plus profonde devant n’importe quelle singerie du premier pitre venu, il avait pénétré derrière le rideau des music-halls et autres tréteaux. Il y avait récolté des commandes et moissonné une gerbe de documents hilarants.

Caricaturiste de talent, chargeant sans vergogne ses modèles, — toujours honorés et satisfaits, pourvu qu’on vît leurs traits sur les murs — il faisait à la fois sa réputation et sa fortune. Ses albums de croquis des célébrités du concert étaient comme autant de musées des horreurs ; mais aucune de ces célébrités qui n’eût payé gros l’honneur de se voir, telle quelle, dans l’apothéose de l’affiche !

Les originaux de Solness se vendaient fort cher. De temps en temps, il organisait une exposition où la collection de ses victimes occupait plusieurs pans de murs, à la Bodinière ou en quelque autre galerie selected. Et les dites victimes, gommeuses aux épaules creusées de salières offensantes, ténors aux doubles mentons outrageusement soulignés, n’étaient pas les dernières à se payer, à beaux deniers comptants, leurs effigies, comme à plaisir déformées.