Bien cambré dans un habit bleu azur, à boutons d’argent, culotte amarante, bas de même et escarpins à boucles, Fernand, moustaches en croc, mèche ondulée et œil en amande, était présenté à l’admiration des foules par le bon faiseur. Il y avait déjà des cocottes à huit-ressorts qui rêvaient de lui.

Car l’affiche n’était pas seule à célébrer sa gloire. Des notes insidieuses, payées cher par la mère Langlet aux courtiers de publicité spéciale, racontaient dans les journaux des histoires attendrissantes.

Et tout un roman, de cape et d’épée, d’amour et d’honneur, courait les rues :

« Fernand, disaient les feuilles, n’était pas un cabot vulgaire, le baryton professionnel, l’ordinaire numéro des music-halls. — Dernier-né d’une grande famille, noble comme les Montmorency, mais pauvre comme Job, les siens ayant été affligés par des revers de fortune, Fernand, — ce nom cachait un nom devant lequel s’incline tout l’armorial de France ! — était une fois, comme dans les contes de fées, tombé amoureux d’une princesse belle comme le jour…

» Trop fier pour accepter le rôle d’un coureur de dot, et jouer le personnage du jeune homme pauvre de Feuillet lui semblant d’une littérature un peu périmée, il avait résolu de ne devoir rien qu’à lui-même, et, comme dans les romans de chevalerie, de conquérir son amante à la pointe de son gosier ! et dzim et boum !!

» Héroïquement, il avait rompu avec son monde, brisé toutes ses relations, fui les salons où l’occasion de rencontrer celle qu’il adorait lui était offerte. Prétextant un exode aux lointains pays, à la recherche de la Toison d’or, il avait disparu, sans hésitation, sinon sans souffrance… (Allons, tant mieux !…)

» Doué, — narraient toujours les gazettes, — d’une voix admirable et d’un talent musical hors ligne, il s’était en réalité décidé (l’art a ses paladins comme la guerre !) à vaincre l’adversité sur ce terrain du théâtre, si parisien et si moderne ! »… Plan ! plan ! ra ! ta ! plan ! fermez le ban !

La réclame avait été prestigieusement faite. C’est Antonin Mariol qui s’en était chargé. Et avec quel zèle, Seigneur ! Et d’autant plus de joie que cela fournissait une occasion unique et plausible au démolissage en douce de Petrus, l’étoile masculine de la troupe actuelle — dont le succès énorme et le talent spécial, goûté du public, commençaient à agacer fortement la direction, qui rageusement se voyait dans l’obligation d’avoir pour lui des obligations et des égards… (ce qui est une source inépuisable de rancunes pour un directeur qui se respecte !) Quelle joie pour la mère Langlet et Antonin Mariol, de pouvoir, si Fernand avait du succès, asticoter, vexer, humilier et faire trembler le célèbre Petrus qui, depuis huit belles années, leur rapportait environ 80,000 francs de rente ! On allait lui faire voir aussi, à celui-là, s’il était le seul et l’unique ; est-ce qu’il allait les obliger encore longtemps à lui être reconnaissants ?… Ces cabots ont tous les toupets ! On avait engagé Fernand, il était là… tout nouveau, tout beau, tout neuf et tout frais. A lui nos cœurs. On allait voir ce qu’il avait dans le ventre… (S’il était creux… sait-on jamais ?… ce brave Petrus serait encore salué dans la maison) ; mais si le nouvel arrivé, « l’Espoir », avait du succès, oh ! alors, mon pauvre Petrus, attends-toi à tout ! Pendant toute une saison, on négligera ta publicité, on fera le silence autour de toi, ta vedette maigrira, de petites lettres de rien du tout remplaceront les belles majuscules de jadis ! La claque recevra des ordres formels… tu chanteras à 8 heures et demie, à l’heure solennelle des salles vides… on te défendra de bisser tes couplets… les programmes seront toujours trop longs ; le régisseur, pour prendre l’air de la maison, deviendra insolent ; le chef d’orchestre, par esprit d’imitation, sera maussade, tes camarades seront contents… Bref, on te fera « tomber ». Ce qui en argot de théâtre signifie « étouffer un succès ». Puis on te mettra le marché en main : partir ou rester à meilleur compte !

Et toi, grande bonne bête de cabot, tu pleureras, ton chagrin deviendra de la révolte pendant cinq minutes… et le soir, après avoir été la dupe et le joujou de gens retors, roublards et malhonnêtes, tu chanteras la bouche en cœur, les pouces dans les entournures de ton gilet, le chapeau sur l’oreille, l’air d’un homme heureux, car tu auras signé tout ce qu’on aura voulu pour rester là… sur ces vieilles planches que tu aimes, ce vieux trou du souffleur dont pendant tes huit plus belles années tes guiboles ont ressenti les courants d’air glacés. Tu tiens à ta scène, comme d’autres à leur petite maison, à leurs vieux arbres, et l’idée de partir, d’aller ailleurs, fait que tu t’attendris… Non, mais es-tu assez bête mon pauvre vieux !… Si au moins tu avais secoué fortement la caisse de tes patrons, et t’étais enrichi avec eux ! Mais non, tu as cru être d’une exigence terrifiante en te faisant payer de façon à leur rapporter quatre cents pour cent !!! Fallait compter, vieil ami, et tirer d’eux le possible et l’impossible ! fallait compter !! et escompter toutes les rosseries, les ingratitudes et les oublis des lendemains de gloire ou des veilles de danger. On ne t’a donc rien dit ?… rien raconté ?… Comment n’as-tu pas deviné ?… Mais laissons débuter Fernand.

La salle était fort brillante. Le public habituel de ces sortes d’inaugurations était accouru. Il y avait là des chapeaux coûtant plus cher que les femmes qu’ils coiffaient, des bagues dont les prix avaient fait faire un tas de bêtises à celles qui les portaient et auraient suffi à nourrir une famille pendant un an, des souliers et des tubes si luisants qu’on ne savait si c’étaient les souliers qui étaient en soie ou les tubes qui étaient vernis. La critique était même représentée par quelques « soiristes, » ces entraîneurs des étoiles, et tous les « courriéristes » que la belle Antonia appelait « les valets de cœur »… parce qu’ils ne coûtent rien… et vous servent ! Pour trente lignes de publicité qu’on lui faisait par mois, Antonia ne refusait rien !