Dans les avant-scènes des rez-de-chaussée, les hétaïres notoires de la capitale, la belle Puchera, Lucienne de Nemours, Liane de Sancy, hostiles lune à l’autre chacune, et chacune entourée de sa bande spéciale d’« amis », hauts sur col, plastronnés de blanc et couverts de noir, comme les pies, s’accoudaient nonchalamment sur le velours rouge du rebord des loges, lorgnant de faces-à-main dédaigneux le menu peuple des hommes à un louis et le fretin des minces ondulées qui ne vont qu’en fiacre.
Au fond de la salle, face à la scène, et debout derrière le dernier rang de fauteuils, Antonin Mariol, intéressé et fiévreux, attendait le lever du rideau.
Une explosion de cuivres, de tambours et de grosse caisse, ouverture et introduction, charivari et ritournelle, annonça tout à coup le commencement des réjouissances. Le rideau s’envola jusqu’au cintre, et dans un décor violemment éclairé, un monsieur vêtu d’un complet groseille apparut, ouvrit la bouche comme s’il eût voulu avaler l’auditoire, et froidement polka, valsa les délices d’être garçon d’honneur, le tout mêlé d’une histoire de camembert remplaçant la fleur d’oranger fripatouillée sous la table, et d’un ruban arraché traditionnellement sous forme de la « Jarretière de la mariée » ! Qu’est-ce que ce fromage venait faire là-dessous ? N’empêche que la chanson s’était vendue à 50,000 exemplaires, ce qui est le dernier cri littéraire du concert. C’était la première chanson du programme.
Un grand gaillard vint affirmer les sympathies du peuple français pour le peuple ru-u-sse ! Enfant de chœur dans sa jeunesse, puis cordonnier, son premier prix de chant de la « Société Chorale de Champigny » lui valut de signer un engagement de cinq ans dans les établissements d’été, et de plein air, à la recherche des coups de gueule capables de couvrir le bruit des pluies sur la toiture, le roulement des voitures, et la sirène des bateaux passant sur la Seine. Tout ça pour 10 francs par soirée !
Ce stentor levait les rideaux des établissements Langlet, du mois d’octobre à fin avril.
Après lui vint un ivrogne fictif, détaillant les hoquets, les haut-le-cœur, et titubant des chevilles — le nez et les pommettes fleuries, le chapeau défoncé sur l’oreille et les pouces accrochés aux poches d’un gilet à guirlandes, ses bredouillages mouillés rythmés par une musique gaie. — Puis ce furent les « Gommeuses, » surmontées de coiffures dont le sommet de plumes époussetait les frises. Une très jeune personne vint, bras nus, jambes nues, gorge nue, et qui, d’un mouvement habile au cours d’un refrain, trouva moyen de faire glisser l’épaulette de son presque pas de corsage, en sorte qu’on put voir son sein gauche qui était rond, rose, petit et joli (espérons pour l’autre qu’il était pareil !) Elle chanta qu’elle voulait : « Un p’tit vieux bien pro-o-pe, » et le répéta deux fois… ce qu’elle n’aurait pu faire si elle avait demandé un p’tit vieux bien sa-a-le… Car la censure, qui s’y connaît aux nuances, le lui aurait sévèrement refusé.
Mais la prétention, très légitime après tout, de la jolie fille laissa le public froid comme glace. Ce public n’était pas un public ordinaire ! C’était le public des premières, celui qui la connaît et que rien n’épate, et qui ne se chauffe point à du bois déjà brûlé ! ah ! mais ! Et il attendait Fernand, ce public. Et nul autre ! Et on eût pu lui montrer la lune à un mètre, et vivante ! qu’il n’eût point bronché !
Il y eut cependant un dégel.
Inattendue, cette détente, mais réelle ! Il s’entr’ouvrit des sourires çà et là, sur des lèvres peintes, des plastrons se penchèrent vers des corsages avec approbation. La belle Puchera daigna choquer l’une contre l’autre ses mains ruisselantes de diamants, et un applaudissement assez vif crépita aux petites places.
— Qu’est-ce que c’est que cette gosse-là ?