Tel s’offrait, en effet, l’établissement.
A la terrasse, quelques guéridons, autour desquels stagnaient, fumant leurs pipes, au-dessus de bocks sans faux-cols, plusieurs citoyens en chapeaux mous.
A l’intérieur, sitôt entrés, Lourbillon dit à Fernand de stopper un peu dans la salle réservée aux buveurs ; on entrerait plus tard dans celle consacrée aux auditions des poètes de la Butte.
Tous deux regardent les habitués de l’endroit. Près d’une petite femme en rouge, c’était Lafoire, le dessinateur connu, qui d’une cravache sûre et cinglante profilait les culbutes morales et physiques de ses contemporains. — On s’arrachait les ventres de ses banquiers et les maigreurs de ses danseuses. A côté de lui c’était le célèbre Will, le Pierrot glabre, Watteau de sacristie, artiste délicieux d’une élégance « interne » et cérébrale. Il causait à un petit homme qui disparaissait presque sous la table, et dont les jambes, quand il était assis, étaient à cinquante centimètres du sol ! De sa hauteur totale de 1 mètre 20, celui-là toisait drôlement l’humanité, et la déformait et la défigurait, avec talent du reste. Tous ses modèles devenaient des monstres, gesticulant à l’envers, des êtres de cauchemar, épileptiques et fous.
Toute sa rancune inconsciente de petit nain lui remontait dans l’œil, qui voyait inexorablement la déformation quand même et pour tous ! On racontait que ce talentueux artiste demandait, durant de longs mois d’hiver, l’hospitalité de nuit, la table et les plaisirs du soir à certaines demeures chastement closes… et qu’il vivait là, faisant des études de mœurs fort intéressantes, en camarade, en ami, conseiller gratuit des tempêtes sentimentales qui s’élèvent parfois dans les cœurs bas tombés des amoureuses pensionnaires de ces garnis d’amour.
Plus loin un homme jeune crépu, noir, un peu nègre de type. C’est Maurice Prenais, les lèvres épaisses, les dents grosses et longues, les yeux blagueurs (collez-lui une couronne de pampres sur la tête et une peau de bête en guise de redingue… il aura l’air d’un fêtard de la suite de Bacchus). C’est un poète celui-là, le meilleur de la bande, qui dira peut-être ses « Vieux Marcheurs » tout à l’heure…
Le vieux à barbe blanche là-bas, c’est un peintre ; l’autre à côté c’est un graveur très connu ; et voici de Gyvry, pianiste et compositeur d’un talent réel, noyé dans l’absinthe ; il a été l’ami de Verlaine dont il sait les œuvres par cœur, et le soir, là, après la fermeture, entre eux, toutes ces illustrations déclament et Verlaine et Baudelaire.
Goudeau, Delmet et d’autres se joignent à eux et les enthousiasmes se partagent entre les morts et les vivants.
A ce moment, Fernand et Lourbillon ayant vidé leurs bocks se déplacèrent afin d’entendre les fameux chanteurs de la Butte !