Ce « ta bouche, bébé, » allusion plus qu’exclamation, mit le public en belle humeur, et le chanteur pâle et jaune, vexé et furieux, descendit du tremplin, menaçant et grossier.
A ce moment, entrait dans la salle un journaliste, homme de lettres qui volontiers racontait dans ses livres ses histoires personnelles. Il avait eu la manie de célébrer les femmes androgynes, maigres, osseuses, exsangues, diaphanes, l’amour des formes à l’état d’indication, les seins et les ventres plats, les hanches des garçonnets, puis il s’en était dégoûté en même temps que de la morphine et de l’éther ; sa santé s’équilibrant et s’assagissant avec l’âge, les bouges et les garçons bouchers le laissaient froid.
Dorénavant on ne parlerait plus de lui tout bas, avec des ah ! et des oh ! et des chut ! On dirait simplement et sans commentaires qu’il avait bigrement du talent ! Notre journaliste alla droit au petit coin que cachait le piano et derrière lequel, abrité par un paravent, se tenait, affalé dans un fauteuil, un homme étrange, si blanc, si blanc, d’un teint si transparent qu’il en semblait de nacre, une barbe soignée et rousse comme de l’or encadrant son visage de mort. Ce personnage était très connu à Montmartre : morphinomane enragé, on lui donnait partout l’hospitalité d’un coin afin de faciliter ses piqûres consécutives. En apercevant le journaliste, il se remua difficilement, mais lui tendit la main en lui disant, les yeux éteints et comme figés :
— Rendez-moi un service, éreintez donc demain dans votre journal cette garce d’Hortensia qui tout à l’heure m’a ridiculisé ici… devant toutes ces brutes. Figurez-vous qu’elle m’a déposé sur le front une épouvantable couronne mortuaire et qu’elle a crié tout haut, en chahutant ce paravent : « Mesdames et Messieurs, regardez le coco ! Le Christ au moment des sueurs !!! » Et le morphinomane, ruisselant encore, retomba dans son état comateux.
Le lendemain, Hortensia eut son compte dans une feuille du matin !
Et voilà tout ce que vit Fernand dans un seul petit coin de ce Montmartre, appelé par Salis la mamelle de la France, et qui n’est tout au plus que le biberon des faubourgs, alimentant de ses mots, de ses chansons et de ses modes quelques quartiers excentriques, et jetant le poivre de sa bohème spirituelle sur toute une ville décidée au plaisir et à la fantaisie.
— Sortons, sortons, dit Fernand à Lourbillon, j’en ai assez. Mène-moi chez Toni-Truant, le fameux cabaretier.
A peine sur le boulevard Rochechouart depuis dix minutes, les sanglots d’une pierreuse effarée leur firent dresser l’oreille.
— Bats-moi, insulte-moi, disait la voix de femme, tu sais bien que j’t’aime et t’en abuses, lâche, lâche, vociférait la fille.
Ils s’éloignèrent, laissant la prostituée à ses occupations nocturnes, en hommes prudents et renseignés.