La démocratie jeune-turque qui, comme toute démocratie, suppose l'activité de tous les membres de la société, activité dirigée vers le perfectionnement de celle-ci, ne produira, à cet égard non plus, aucun effet par rapport aux Turcs. Il y a, à Belgrade, près de l'ancienne forteresse romaine que baigne le confluent de la Save et du Danube, une éminence, tournée vers l'Orient, que les Turcs, au temps où ils étaient maîtres de Belgrade et de la Serbie, appelaient Fitchir Bair, ce qui veut dire: la rive de la réflexion. C'est toute la caractéristique du Turc: il réfléchit, mais il ne travaille pas. Sans doute, il est beau de réfléchir, mais la société n'en vit pas. Si la philosophie peut se contenter de la réflexion, la société demande autre chose encore: l'action, le travail. Le Turc est philosophe, parce qu'il lui est possible de l'être: pendant qu'il réfléchit, le giaour travaille pour lui. C'est comme dans l'ancienne Grèce: Aristote et Platon pouvaient bien se consacrer à la philosophie, puisque leurs esclaves labouraient les champs pour eux. Le Turc a toujours été tel et il restera tel. Il a été et il sera l'homme de la rive de la réflexion.
Par sa nature, le Turc est encore plus inutile pour la civilisation que la race noire, également rébarbative à la culture. En effet, si l'on ne peut faire d'un nègre un homme civilisé, du moins peut-on en faire un travailleur. Les nègres sont, comme on le sait, un élément dont les Européens tirent de grands profits dans leurs entreprises coloniales. Un nègre n'a pas honte d'être employé à des besognes toutes manuelles. Il en est autrement d'un Turc: il est paresseux, excepté en ce qui concerne la réflexion, ou il est infatigable: il peut passer des journées entières dans la contemplation et la réflexion, c'est-à-dire dans l'oisiveté; il est paresseux, disons-nous, parce qu'il est fataliste: à quoi bon se mouvoir et agir, puisque l'homme est impuissant à déranger, tant soit peu, l'ordre naturel des choses, puisque tout se passera comme la fatalité immuable l'aura ordonné? Ou bien, il est fataliste parce qu'il est paresseux: pour donner à sa paresse une explication philosophique, il la rattache au fatalisme. Et quant à son orgueil, c'est un obstacle à ce qu'il puisse être employé utilement, comme on emploie les nègres: il est dégradant pour un Mahométan de travailler, surtout s'il s'agit de travaux corporels.
Telle est la psychologie du Turc, et elle montre clairement que l'Empire ottoman est irrémédiablement voué à sa perte. Ce sera certainement le sort de ce pays dans lequel la race dominante est dépourvue, au plus haut degré, des qualités requises pour qu'elle puisse rendre le pays moderne. Aussi est-ce une utopie qu'une confédération entre un État qui se meurt et les jeunes États balkaniques chrétiens, qui sont en plein essor de développement matériel et moral. Une pareille confédération ne ferait qu'affaiblir ces derniers États, une force n'augmentant qu'autant qu'elle s'allie à une autre force. Et c'est encore accentuer cette utopie que de proposer que cette confédération soit placée sous l'hégémonie de la Turquie. L'hégémonie de la Turquie serait l'hégémonie de l'islamisme et de ses idées néfastes. L'hégémonie de la Turquie, serait le panislamisme, dont rêvent les Jeunes-Turcs, qui ont embrassé, avec une précipitation intéressée, l'idée d'une confédération balkanique sous l'hégémonie turque. On propose la confédération balkanique comme une barrière contre le Drang nach Osten allemand, en préparant en même temps, par là, un autre Drang, le Drang nach Westen turc. Mais, s'il y a à choisir entre ces deux Drangs, les peuples balkaniques chrétiens, peuples capables et avides de civilisation, n'hésiteraient certainement pas un moment à se prononcer pour le premier.
C'est une chose très curieuse que le rôle que l'Angleterre voudrait imposer aux États balkaniques chrétiens, et, en premier lieu, à la Serbie. Elle leur dit de barrer la route au Drang allemand. Mais qu'est-ce que c'est en somme que ce Drang? Ce n'est autre chose que la poussée civilisatrice de l'Europe, et elle est dite Drang allemand, parce que les Allemands étant voisins des Slaves du Sud, ce sont eux qui transmettent à ces derniers la culture européenne. Ainsi, en fin de compte, les Anglais voudraient que les Slaves du Sud fussent un obstacle à la propagation, vers l'Orient, de la civilisation européenne, ils voudraient que ce fussent eux contre qui cette civilisation devrait se briser. Et voilà une tâche qu'on ne saurait précisément appeler une tâche noble, digne d'un peuple moderne! Que les Slaves du Sud se soient toujours fait un titre de gloire d'avoir combattu l'islamisme, c'est très concevable: c'est l'Europe et sa culture qu'ils défendaient contre l'ignorance musulmane, mais qu'on prétende maintenant, en plein XXe siècle, leur faire jouer un rôle inverse, c'est à quoi ils ne pourraient jamais consentir, conscients qu'ils sont que leur destinée est non pas de servir la cause spéciale de la politique anglaise, mais de servir celle de la civilisation. Et c'est aussi dans le but de contribuer à celle-ci que, par exemple, les Serbes se soulevèrent, il y a de cela plus d'un siècle, contre leurs oppresseurs turcs, et ce serait vraiment une chose bien étrange qu'à présent, ces mêmes Serbes pussent montrer la velléité de se replacer, en quelque sorte, par une confédération, avec la Turquie en tête, sous la même domination dont ils se sont affranchis au prix de tant de sacrifices. Aujourd'hui qu'ils sont incomparablement plus avancés qu'au temps de leurs luttes avec les Ottomans, les Serbes feraient si peu de cas de la civilisation qu'ils seraient prêts à préférer à celle-ci l'influence de l'islamisme rétrograde! Mais une pareille tentative serait un démenti des plus cruels qu'ils se donneraient à eux-mêmes, un pas en arrière qu'ils accompliraient.
Les puissances occidentales et, en premier lieu, l'Angleterre, au lieu de froisser les Slaves du Sud en leur suggérant des projets qui ne sauraient que les dégrader, devraient, au contraire, si vraiment elles sont amies des peuples balkaniques chrétiens et de leur progrès, les aider à délivrer les Balkans d'une race asiatique, race grâce à laquelle l'Europe orientale n'est pas encore arrivée au même niveau de civilisation que le reste de l'Europe, afin qu'une fois maîtres de toute la Péninsule balkanique, qui, maintenant, on peut le dire, ne fait que géographiquement partie de l'Europe, ils puissent y faire rentrer cette presqu'île aussi au point de vue de la culture.
Note 1: [(retour) ]
Le projet de confédération balkanique, projet dont l'idée est due, en principe, à la Grande-Bretagne, montre que la position de cette dernière puissance dans les Balkans ne s'est point améliorée depuis le Congrès de Berlin. En 1878, l'Angleterre défendait l'intégrité de l'Empire ottoman, parce qu'elle craignait l'omnipotence de la Russie; elle la craignait pour ses possessions asiatiques, et surtout pour celle des Indes. Aujourd'hui, l'Angleterre a les mêmes craintes, bien que ce ne soit plus la Russie qui les lui inspire. Toujours est-il que l'Angleterre ne cesse pas d'être menacée, par la Péninsule balkanique, dans ses colonies asiatiques, ce qui veut dire, répétons-le, que sa position dans l'Est européen n'est pas avancée depuis le Traité de Berlin. Il y a même plus: cette situation est empirée, puisque, en 1878, l'Angleterre avait l'Allemagne comme alliée contre la politique balkanique russe, tandis qu'aujourd'hui, on ne peut dire avec certitude qu'elle ait, à l'inverse, la Russie comme alliée contre la politique balkanique allemande: on le voit d'après l'effort même de la Grande-Bretagne pour créer une confédération balkanique contre le Drang allemand, ce dont elle n'aurait pas besoin si elle était sûre de la Russie; et certainement les États balkaniques ne peuvent être mis sur le même pied que l'Allemagne au point de vue des garanties qu'ils assurent à l'Angleterre pour la réalisation de sa politique balkanique: la garantie que lui donnait, à cet égard, l'Allemagne, en 1878, était autrement efficace que celle que lui pourraient offrir à présent les États balkaniques.
Note 2: [(retour) ]
Le mot Turquie est pris ici dans son acception géographique.
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