Et puisqu'il en est ainsi, peut-on dès lors soutenir l'idée d'une confédération entre la Turquie et les États balkaniques chrétiens, confédération qui aurait pour résultat de laisser définitivement à leur sort malheureux les populations chrétiennes en Turquie? Est-ce que ce ne serait pas inhumain de la part des Serbes de la Serbie et du Monténégro, des Bulgares de la Bulgarie et des Grecs de la Grèce, que de se désintéresser de leurs frères en Turquie au point de s'allier avec la nation qui est la cause de leur infortune? Comme nous voyons, les sentiments des Serbes, des Bulgares et des Grecs se révoltent contre la pensée d'une confédération avec l'ennemi, non seulement séculaire mais encore actuel, constant, éternel, de leurs races. La raison n'est pas ici non plus en opposition avec les sentiments: elle commande hautement aux États balkaniques chrétiens d'arracher à la domination turque les populations chrétiennes en leur appliquant le principe des nationalités, cette application étant rendue ici nécessaire et inévitable par les besoins de la civilisation. Les Serbes, les Grecs et les Bulgares formant les États libres de Serbie, de Monténégro, de Grèce et de Bulgarie, ont certainement donné suffisamment de preuves de leurs capacités civilisatrices pour qu'ils aient le droit de s'unir, en vue de faire jouir des bienfaits de la culture moderne leurs coreligionnaires de Turquie, qui y sont exposés à toutes sortes de souffrances.
Mais alors même que les Jeunes Turcs se départiraient de leur conduite actuelle vis-à-vis des chrétiens, une confédération entre l'Empire ottoman et les États balkaniques chrétiens ne serait pas encore possible. En effet, pour que ces derniers États qui, bien qu'encore arriérés en comparaison des vieux États européens, n'en sont pas moins des pays civilisés, trouvent leur intérêt à se confédérer avec la Turquie, il faudrait que cet État fût, lui aussi, un pays de culture ou, du moins, qu'il donnât des garanties, par son organisation, ainsi que par le caractère du peuple par lequel il est dirigé, permettant de compter sur cette transformation, dans un avenir plus ou moins rapproché.
Or, c'est précisément cette condition, si indispensable à la réalisation de ladite combinaison politique, qui manque. Non seulement la Turquie ne peut être rangée parmi les États civilisés, mais encore elle ne promet aucunement de le devenir un jour, malgré le changement tout de surface qui s'y est accompli, à la suite de la révolution jeune-turque.
C'est que les Turcs sont absolument réfractaires à la civilisation. Il suffit, pour s'en persuader, d'observer ce fait que, depuis leur arrivée en Europe, ils sont restés presque stationnaires dans leur vie sociale. Si on constate quelques progrès techniques en Turquie, c'est aux Chrétiens qu'on le doit. On a dit des Chinois que c'était un peuple momie, on peut en dire autant, avec plus de raison encore, des Turcs, avec plus de raison, parce que les Turcs étaient, depuis des siècles, à proximité de la culture européenne, ce qui n'avait pas été le cas des Chinois. À quel point les Turcs résistent à la poussée de la civilisation, on le voit aussi d'après ce qui est arrivé lors de la formation des États chrétiens libres des Balkans. Ne pouvant supporter le nouvel ordre de choses, ordre européen, qui s'établissait dans ces États, anciennes provinces ottomanes, les Turcs en ont émigré pour aller s'installer soit dans la Turquie d'Europe, soit dans la Turquie d'Asie, où ils retrouvèrent les conditions de vie sociale qui convenaient à leurs idées et à leur caractère. La même chose se passe, à l'heure qu'il est, en Bosnie-Herzégovine: les Turcs quittent en masse ces pays, où l'Autriche-Hongrie projette de priver enfin les Turcs, par le rachat des droits féodaux des spahis, de la situation privilégiée que, jusqu'à présent, ils y occupaient comparativement aux kmètes serbes. Partout où la civilisation européenne commence à pénétrer, les Turcs s'enfuient; ils ne la souffrent pas plus que les chauves-souris ne souffrent la lumière. Civiliser la Turquie, ce serait chasser les Turcs de l'Europe. Le jour où les Turcs auront passé le détroit des Dardanelles, ce jour-là, la Turquie d'Europe[2] sera acquise à la civilisation; le jour où la Turquie deviendrait pays de culture, ce jour-là les Turcs ne seraient plus en Europe. Et cette incompatibilité entre la civilisation chrétienne et l'islamisme, on la constate aussi dans les autres pays mahométans. Nous pouvons citer à cet effet la Perse. Le chaos qui règne dans cet État musulman ne date que de l'époque où il est venu en contact avec les idées européennes. On peut comparer les pays ottomans à ces objets qu'on exhume dans les fouilles de Pompéi et qui, dès qu'ils sont touchés par l'air, tombent en poussière. Pour ces pays, la civilisation européenne est pleine de venin: aussitôt qu'ils en sont touchés, ils en meurent. Ce n'est qu'en respectant le Coran et son système d'organisation de l'État que les pays mahométans peuvent durer; en s'en écartant pour marcher dans les voies tracées par la civilisation européenne, ils se sont perdus ou se perdront. Tant que la Turquie observait scrupuleusement les injonctions de Mahomet, elle était forte; mais dès qu'elle voulut introduire chez elle les réformes pour s'élever au rang des États modernes, sa force commença à décroître rapidement.
C'est qu'il y a une différence profonde entre l'islamisme et le christianisme. On parle de l'égalité des hommes au point de vue des droits. Nous ne savons pas si ce principe est une vérité, mais il y a une égalité par rapport à laquelle il ne peut exister aucun doute, c'est l'égalité devant les devoirs ou, mieux, devant le devoir, et ce devoir consiste dans l'obligation de chacun de nous d'aider, par ses efforts personnels, au progrès de la société.
Ce devoir, c'est, autrement dit, le devoir du travail. Nous sommes égaux devant le travail: chacun est tenu de travailler dans la mesure de ses capacités et de ses forces. Tel est l'enseignement du christianisme, tel est aussi l'enseignement de la science, qui, de même que le Christ, prêche la solidarité sociale, prêche le devoir qu'ont tous les hommes de vivre et d'agir pour cette unité qui s'appelle société, dont ils ne sont que les parties.
Eh bien! cette égalité devant le travail, le Coran ne la connaît pas. S'il connaît quelque chose, c'est, tout au contraire, l'inégalité devant le devoir. Le Coran partage les hommes en deux catégories: les fidèles (fidèles au prophète), c'est-à-dire les Mahométans, qui n'ont pas de devoirs, bien qu'ils aient tous les droits, et les infidèles (infidèles envers le prophète), qui ont tous les devoirs, mais sans avoir aussi des droits. L'islamisme est donc une consécration du principe de l'inégalité: inégalité devant les devoirs de même que devant les droits.
Peut-on, dès lors, espérer de sauver un État, assis sur des bases si opposées à celles sur lesquelles sont constitués les États européens? Est-ce qu'un pareil pays, d'où la solidarité sociale est tout à fait bannie, est capable de répondre aux buts des États modernes, buts qui ne sont pas réalisables en dehors de l'application du principe solidariste? Quel esprit de solidarité existe-t-il entre un mahométan, qui n'a que le droit de jouir sans avoir le devoir de travailler, et un chrétien qui n'a que le devoir de travailler sans avoir le droit de jouir? En d'autres termes, quelle solidarité peut-il y avoir entre le maître et son esclave? Et puis, peut-on parler de la solidarité sociale, solidarité qui suppose l'existence d'une unité, d'une société, dans un État où une moitié de la population peine pour l'autre moitié, où les uns, les giaours, nonobstant leur travail dur et continu, manquent très souvent des moyens d'existence les plus élémentaires, tandis que les autres, les Osmanlis, s'adonnent à un luxe effréné et à une débauche orientale? La Turquie n'est pas un État moderne, parce que ce n'est pas une société, et elle n'est pas une société parce qu'elle n'est pas une unité: c'est un tout divisé en deux parties, dont l'une, les fidèles, méprise l'autre, les infidèles, laquelle, à son tour, hait la première. Est-ce que les sentiments de mépris et de haine sont de nature à développer la solidarité parmi ceux entre lesquels ils existent?
La perturbation politique survenue en Turquie en 1908, sur laquelle beaucoup de gens avisés de l'Occident fondent tant d'espoir, sera absolument impuissante à modifier socialement et politiquement les Turcs. La religion de Mahomet représente, pour eux, un code complet: c'est un recueil de lois tant religieuses que civiles, c'est un code social. Il embrasse un fidèle sous tous les rapports, depuis sa naissance jusqu'à sa mort et même après la mort. Pas de manifestation de vie humaine qui ne soit réglée par le Coran. Et c'est depuis des siècles que les Turcs subissent l'action des préceptes de Mahomet; sous cette action, leur esprit s'est complètement formé ou, si l'on veut, déformé. À l'égal des gouttes d'eau qui, en tombant longtemps sur le rocher, finissent par le creuser, les idées finissent aussi par creuser le cerveau. Les idées de Mahomet ont fait dans le cerveau turc des fêlures qui le distinguent du cerveau chrétien, à tel point qu'un Turc et un chrétien sont maintenant des êtres différents même au point de vue physiologique, êtres qu'on ne peut absolument pas enfermer dans un même moule social et politique.
Ainsi, par exemple, les Jeunes Turcs ont beau proclamer l'égalité entre le Turc et le Chrétien—nous avons d'ailleurs vu que cette proclamation est restée à l'état de proclamation, cette égalité, les Jeunes Turcs ne la désirant pas sincèrement—un Mahométan ne se fera jamais à l'idée de considérer comme son égal celui qui, pendant des siècles, était son inférieur, plus que cela: son serf. Le giaour reste le giaour, digne seulement de promener les chevaux de son maître, le Turc, et la Constitution jeune-turque est trop faible pour entamer la constitution physiologique du Mahométan. A constitution, constitution et demie.