En effet, c'est n'avoir pas les notions les plus élémentaires sur la Turquie et les Turcs que d'oser émettre l'idée d'une confédération entre les États balkaniques chrétiens et la Porte, et si l'Angleterre s'est arrêtée à cette idée, cela montre à quel point elle a épuisé tous les autres moyens pour prévenir la dissolution et le partage de la Turquie, dissolution et partage qui s'accompliraient, en est-elle persuadée, au détriment de ses intérêts.

Car, si les peuples chrétiens des Balkans, les Serbes (au nombre desquels il faut également comprendre les Monténégrins), les Bulgares, les Grecs et les Koutzo-Valaques, se confédéraient avec la Turquie, ils devraient alors renoncer à leurs aspirations nationales, la Turquie étant un État qui est, en principe, habité par les coreligionnaires de ces mêmes peuples. Faisons remarquer tout de suite que ce ne serait pas encore un grief sérieux contre l'idée d'une confédération balkanique que l'obstacle qui en découlerait, pour les peuples susnommés, quant à la possibilité de la réalisation du soi-disant principe des nationalités. Car ce qu'on appelle «principe des nationalités» n'est point un principe, c'est encore moins un droit. C'est tout simplement et ce ne peut être autre chose qu'un moyen pour atteindre un certain but. Le but, c'est le progrès, la civilisation, et si les nations non encore unifiées se réclament du principe des nationalités, c'est parce qu'un peuple n'est à même d'atteindre le plus haut degré possible de culture et de civilisation qu'autant qu'il est unifié. Et puisque tel est le sens de ce principe des nationalités, il s'en suit qu'un peuple non unifié n'a le droit à son unification politique que s'il a prouvé ses aptitudes à la civilisation. Sans cela, le droit à l'unification n'existe pas. Et la meilleure preuve du bien-fondé de ce que nous avançons ici, nous la trouvons dans ce fait, qui n'est contesté par personne en Europe et en Amérique, que les nations civilisées (Anglais, Allemands, Français, Italiens, etc.), au lieu de proclamer, pour les races inférieures et barbares, le principe des nationalités, au contraire, se les partagent, afin de relever, autant que possible, leur niveau matériel, moral et intellectuel. La colonisation de l'Afrique, par exemple, est une manifestation éclatante contre cette prétention qu'il y ait un principe ou un droit des nationalités. S'il y a ici un principe, c'est le principe de la civilisation, principe qui seul peut justifier l'union d'une race ou d'un peuple. Il résulte de cette observation encore ceci: qu'un État n'a point le droit de tendre à s'adjoindre les habitants d'un autre État qui seraient de la même nationalité que ses propres sujets, si ces habitants, bien que séparés du gros du peuple auquel ils appartiennent, sont placés, dans l'État dont ils sont les ressortissants, dans les meilleures conditions possibles pour progresser et prospérer et aussi pour conserver leur nationalité. Du reste, ce n'est que grâce au respect qu'on a pour sa nationalité qu'on peut dire qu'un habitant d'un pays est placé dans les meilleures conditions possibles pour progresser et prospérer. Ainsi, par exemple, l'Allemagne, la France et l'Italie ne seraient point admises à prétendre au droit de s'unir les Allemands, les Français et les Italiens qui composent la République suisse, parce que les Suisses jouissent, dans cette République, des libertés nécessaires au plein développement de leurs facultés intellectuelles et morales.

En conséquence, si la Turquie parvenait à doter les populations chrétiennes qui sont sous sa domination d'un régime de paix et de bien-être, les États balkaniques chrétiens ne sauraient se prévaloir, dans ce cas, du principe des nationalités, ce principe ne pouvant avoir ici sa raison d'être, puisque le but qui l'explique et le justifie serait, dans le cas supposé, atteint même sans son application.

Mais il n'en est rien. La situation des sujets chrétiens de la Turquie d'Europe, au lieu de devenir meilleure depuis l'avènement au pouvoir des Jeunes Turcs, a, au contraire, empiré. Comment, du reste, pourrait-il en être autrement, puisque la Jeune Turquie n'est pas parvenue à changer les conditions d'existence des nationalités chrétiennes, conditions auxquelles celles-ci avaient été soumises pendant toute la durée du gouvernement de la Vieille Turquie. La liberté et l'égalité politique, sans lesquelles on ne peut concevoir ni progrès individuel, ni prospérité collective, les populations chrétiennes continuent à en manquer en Turquie, nonobstant l'introduction de la démocratie dans ce pays.

Car il ne faut pas confondre, quand il s'agit de systèmes de gouvernement, les États homogènes et hétérogènes, c'est-à-dire les États peuplés par une seule nationalité et les États qui sont composés de nationalités différentes.

Dans les premiers États, tous les habitants sont placés sous un même régime politique, régime conservateur ou démocratique, tandis que dans les derniers États, il n'en est pas ainsi: une nationalité,—et c'est celle qui est régnante, dominante,—bénéficie seule des privilèges et libertés politiques, les autres nationalités restant toujours soumises à un régime d'exception, toujours, c'est-à-dire sans égard aux améliorations qui peuvent être apportées à la situation sociale et politique de la nationalité détenant le pouvoir. Les luttes politiques, dans les États hétérogènes, sont limitées aux seuls représentants de la nationalité dominante, de telle sorte que, par exemple, la victoire de la démocratie ne signifie, dans ces États, autre chose qu'un changement, dans le sens démocratique, survenu dans la position politique des membres de ladite nationalité: ce ne seront qu'eux qui profiteront du nouveau régime basé sur les principes démocratiques. Mais, quant aux autres nationalités, celles qui sont gouvernées par la nationalité dominante, elles ne cesseront point, pour cela, d'être placées sous un régime réactionnaire et rétrograde.

Et il n'y a pas lieu de s'étonner qu'il en soit ainsi. Car, dans un État hétérogène, la nationalité dominante ne peut mettre sur le même pied qu'elle les autres nationalités, par cette simple raison qu'elle ne veut pas lâcher le pouvoir, ni perdre sa prédominance dans l'État, ce qui pourrait parfaitement arriver si les nationalités qu'elle gouverne avaient à leur disposition les mêmes moyens de combat et d'influence qu'elle. On s'en convainc très bien d'après ce qui se passe en Hongrie: malgré la division des Magyars en différents partis politiques, les uns libéraux et démocratiques, les autres conservateurs, qui se sont succédé et qui se succèdent au pouvoir, la situation des nationalités serbe, croate et roumaine, ne se modifie pas, elle est toujours précaire et difficile, presque intolérable: la nationalité magyare, numériquement faible, tire sa prépondérance et sa force des conditions spécialement favorables qu'elle s'est assurées dans l'État hongrois.

Il en est de même de la Turquie. La révolution pacifique de 1908 s'est bornée, quant à ses effets, aux seuls Turcs. Cette révolution a été tout simplement une affaire interne des Vieux et des Jeunes Turcs, une affaire de ménage. Au lieu d'être gouvernés par le système absolutiste d'Abdul-Hamid, les Turcs le sont maintenant par le système démocratique des Jeunes Turcs. Peut-être pouvons-nous dire que, même à ce point de vue restreint, c'est-à-dire au point de vue des rapports entre les Vieux et les Jeunes Turcs, il n'y a rien de changé: de même que, sous Abdul-Hamid, les Vieux Turcs tyrannisaient les Jeunes Turcs, de même, à présent, les Jeunes Turcs tyrannisent les Vieux Turcs. Il n'y a ici que cette différence: sous l'ancien régime, c'était un homme, Abdul-Hamid, qui exerçait l'absolutisme, maintenant c'est un club, celui d'«Union et Progrès».

Mais, quoi qu'il en soit à cet égard, toujours est-il que, du moins, les nationalités chrétiennes n'ont tiré aucun profit de la démocratie jeune-turque. C'est que ces nationalités signifient, aux yeux des Jeunes Turcs, la même chose qu'elles signifiaient aux yeux des Vieux Turcs: un danger pour le maintien et l'intégrité de l'Empire Ottoman. Aussi les Jeunes Turcs ont-ils vite démenti, en ce qui concerne les populations chrétiennes, leur programme démocratique: la liberté et l'égalité politiques, ce sont la dot des Turcs seuls et non pas aussi des chrétiens, ceux-ci restant, comme sous Abdul-Hamid, plongés dans la misère et l'obscurité.

Les exemples, à l'appui de ce que nous avançons, sont nombreux et, même, trop nombreux, et il n'est pas nécessaire de fatiguer le lecteur par leur énumération. Les Jeunes Turcs se disent: si nous appliquons également nos principes démocratiques aux chrétiens, nous risquons de détruire notre Empire, les chrétiens pouvant employer la liberté que nous leur donnerions pour s'affranchir de nous et pour s'adjoindre aux différents États Balkaniques chrétiens; mais, d'un autre côté, si nous exceptons les chrétiens de nos institutions démocratiques pour les garder toujours en notre pouvoir, nous nous attirerons les mêmes reproches que s'était déjà attirés le régime despotique d'Abdul-Hamid. Il fallait donc choisir entre ces deux voies, et les Jeunes Turcs ont fait ici le même choix que les Vieux Turcs—ce qui démontre qu'en ce qui concerne les chrétiens, il n'y a pas de vieux et de jeunes Turcs, mais seulement des Turcs—c'est-à-dire qu'ils ont préféré la Turquie aux principes, qu'ils ont préféré leur nationalité aux nationalités chrétiennes, qu'ils ont préféré le pouvoir à la civilisation.