Mais pourquoi cet État malade? Est-ce que ce n'est pas un péril pour les États sains, les maladies des États pouvant se répandre et se gagner, de même que les maladies des hommes?
Et pourtant, c'est cette même Europe qui entretient le mal, qui le fait exister, c'est elle qui s'expose volontairement à être atteinte par lui et, en vérité, une partie en est déjà considérablement atteinte: nous faisons allusion aux États balkaniques chrétiens qui, touchant directement le malade ottoman, en ont subi déjà l'influence malsaine. Peut-être les autres États de l'Europe ne craignent-ils pas la Turquie, parce qu'ils en sont séparés par les États balkaniques chrétiens: le Destin a voulu que ces petits pays gardassent les grands États de la contagion turque, comme ils les ont gardés, autrefois, de l'invasion turque. Les petits États ont toujours fait le jeu des grands États.
Si la Turquie subsiste néanmoins, la faute en est aux grandes puissances, dont le désaccord, en ce qui concerne l'Empire ottoman, date de plusieurs siècles. Parmi tous les désaccords internationaux, celui-ci est, sans conteste, le plus ancien et le plus durable. Grâce à lui, l'État turc est aussi ancien et durable. Si la Turquie ne peut dire, quant à ses relations avec l'Europe: divide ut imperes, elle peut dire au moins: divide ut vivas.
En effet, il ne suffirait pas de faire disparaître la Turquie de l'Europe, il faudrait encore mettre autre chose à sa place. La politique internationale, comme la nature, ne souffre pas de vide. Cette règle fait aussi la force de l'Autriche-Hongrie, un État qui, par son hétérogénéité nationale, constitue pareillement une difficulté internationale. Mais cet État subsiste toujours parce que l'on ne sait pas par quelle combinaison politique le remplacer. L'Autriche-Hongrie n'est sans doute pas une combinaison heureuse, mais du moins elle en est une, et il vaut mieux une mauvaise solution qu'aucune.
Si les grandes puissances tombaient d'accord relativement à la Turquie, celle-ci cesserait d'être comptée parmi les États européens. La meilleure preuve nous en est fournie par l'histoire de la Pologne: aussitôt que la Russie, l'Autriche-Hongrie et la Prusse s'entendirent, la Pologne disparut par le partage entre les contractants. Mais pour ce qui est de la Turquie, les puissances ne peuvent s'entendre ni pour se la partager entre elles, ni pour la donner toute entière à l'une d'elles. Aucune de ces puissances ne trouve son intérêt à ce qu'une autre, et non pas précisément elle, s'installe à la Corne d'Or, d'où on ne pourrait plus la déloger, et c'est toujours la Turquie que chacune d'elles préfère y voir, cette situation lui donnant des espoirs pour l'avenir.
Mais hâtons-nous de dire qu'en ce qui concerne la Turquie, il y a, outre les grandes puissances, un autre facteur très important qui manquait lors du partage de la Pologne: ce sont les États balkaniques chrétiens, la Serbie, le Monténégro, la Bulgarie et la Grèce. Ce sont là les héritiers légitimes de la Turquie d'Europe; ils le sont ethnographiquement et historiquement. Malheureusement, les grandes puissances, qui ont, disent-elles, elles aussi, des intérêts dans les Balkans, ne permettent pas aux États balkaniques de s'arranger pour faire, entre eux, le partage de leur voisin. Les grandes puissances élèvent donc, également, des droits de succession par rapport à la Turquie. Elles émettent, du reste, de pareilles prétentions partout où il y a quelque chose à prendre. Les grandes puissances sont des successeurs universels. Et leurs titres? Oh, elles se les fabriquent elles-mêmes, contrairement à la règle que personne ne peut se créer soi-même de titre à l'appui du droit réclamé. La force n'est pas gênée par des règles. La force dit: la règle c'est moi! La force c'est le titre. Qui dit force dit titre.
Les grandes puissances affirment, il est vrai, que les États balkaniques chrétiens ne sont pas eux-mêmes d'accord au point de vue de la question turque et que, pour empêcher la collision armée entre ces États et la guerre générale qui pourrait éventuellement en résulter, elles sont obligées d'intervenir. Voilà une affirmation qui n'est pas une vérité. En effet, ce n'est pas parce que les États balkaniques chrétiens sont divisés que les grandes puissances interviennent, mais tout au contraire, c'est parce que les grandes puissances interviennent, que ces États sont divisés. Pourquoi, pour ne citer qu'un exemple, la Bulgarie est-elle si intraitable vis-à-vis de la Serbie, en ce qui concerne la question macédonienne? Parce qu'elle est secondée, dans ces prétentions nationales, par la Russie, qui, de même qu'en 1878, ne verrait pas aujourd'hui non plus d'un oeil favorable l'agrandissement de la Serbie dans la direction du Sud. Les grandes puissances craignent un accord entre les pays balkaniques chrétiens, accord qui pourrait donner à la question turque une solution dont elles ne seraient pas satisfaites. En divisant ces pays entre eux, les grandes puissances, toujours dans un but intéressé, ajournent, de la sorte, la fin de la question turque et prolongent la vie de la Turquie.
C'est en aspirant aux mêmes visées que certaines grandes puissances, parmi lesquelles la Grande-Bretagne occupe la première place, préconisent l'idée d'une confédération balkanique, confédération qui serait composée de la Turquie et des autres États balkaniques (chrétiens). Ces puissances disent à la Turquie et aux États balkaniques chrétiens: Vous êtes mal les uns avec les autres parce que vous constituez autant de différents États; organisez un seul État dans la forme d'une fédération, et alors la guerre ne vous menacerait plus, car, pour qu'il y ait guerre, il faut deux ou plusieurs États, un seul État ne pouvant se faire la guerre à lui-même. La confédération balkanique aurait, dans les limites des Balkans, le même résultat que la confédération européenne aurait dans les limites de l'Europe: elle supprimerait la guerre parce qu'elle assurerait l'amitié entre anciens adversaires ou, ce qui est la même chose, elle assurerait l'amitié entre anciens adversaires, parce qu'elle supprimerait la guerre[1].
Mais proposer la confédération balkanique, ce n'est nullement encore résoudre la question d'Orient. Cette question consistait, jusqu'à présent, en ceci: savoir de quelle manière devraient être distribuées les provinces actuellement gouvernées en Europe par les Turcs, une fois que ceux-ci auraient été rejetés en Asie. Le projet de confédération balkanique, en éliminant l'idée de l'évacuation de la Péninsule balkanique par les Turcs, supprime, comme nous le voyons, la question d'Orient. Au lieu de résoudre cette question, ce projet la tourne. Napoléon Ier a bien dit, il est vrai, que lorsqu'on ne peut vaincre une difficulté, on doit la tourner, règle qu'il avait souvent mise à exécution dans ses opérations militaires: quand, par exemple, il ne pouvait traverser avec son armée une grande montagne, il la tournait. La difficulté se trouvait tranchée par là, puisque Napoléon débouchait avec son armée là où il désirait. Mais, nonobstant certaines analogies entre la guerre et la politique, il n'en reste pas moins acquis qu'il y a aussi entre elles bien des différences. L'une d'elles est précisément celle qui a trait à la solution des questions: en politique, on ne résout pas, comme cela peut arriver à la guerre, une question en la tournant; en politique, une question tournée n'est pas une question résolue, une question tournée reste toujours une question.
C'est que la confédération balkanique, telle que l'Angleterre la voudrait, est une impossibilité, et l'on sait que ce n'est pas qu'en chimie qu'il y a des impossibilités: on en rencontre aussi en politique. La confédération balkanique est une alchimie politique, et la Grande-Bretagne est un alchimiste qui, bien que de date récente et moderne, ne sera pas plus heureux que ses lointains ancêtres.