«Conviens, Marguerite, dit Jeanne, que tu as autant d'envie de courir que de prier au tombeau de sainte-Solange.
--Dame! petite Jeanne, c'est bien amusant de voir tout ce monde!
--Ainsi, c'est pour voir du monde que tu fais faire à ton enfant neuf lieues pour aller et autant pour revenir, et que tu laisses les autres tout seuls avec leur père, qui ne pourra pas s'en occuper, forcé qu'il est de gagner ses journées; ils n'auront point de soupe à manger, ni les uns, ni les autres, et leurs lits ne seront pas faits; puis tu seras si lasse en revenant, que tu ne pourras rien faire le lendemain. Est-ce raisonnable, voyons?
--Écoutez bien ce que vous dit Jeanne, ajouta le curé; vous n'êtes pas travailleuse, et, si Claude était malade seulement pendant huit jours, il faudrait envoyer vos enfants mendier. Si vous étiez bien propre, bien courageuse; si, au lieu d'aller causer dès le matin avec vos voisines, vous faisiez votre ménage et que vous eussiez soin de tenir vos enfants propres, ils se porteraient bien et vous n'auriez pas la douleur de les voir dans un si triste état. Dieu bénit le travail, parce qu'il nous a tous faits pour travailler, et c'est une bonne manière de le prier que d'avoir du coeur à son ménage. Si vous désirez des neuvaines pour guérir votre enfant, je les ferai pour vous, moi!
--Vois donc, Marguerite, si tu mérites qu'on soit si bon pour toi! Allons, dis-nous la vérité: es-tu contente quand tu as couru toute la journée, un enfant sur les bras, au lieu de veiller à tes affaires?
--Non, ma Jeanne; c'est bien vrai que je ne suis pas contente; je sens au-dedans de moi quelque chose qui me gêne, qui me tourmente.
--Et quand tu as bien travaillé toute la journée, que tu es à souper avec ton homme et tes enfants, et que tu as ton gain dans ta poche, que ressens-tu?
--Jeanne, je suis légère comme l'oiseau; je vas, je viens, je chante, j'embrasse les petits.
--Marguerite, dit M. le curé, ce quelque chose qui n'est pas content au-dedans de vous quand vous ne faites pas votre devoir, et qui chante quand vous avez bien travaillé, c'est la conscience, c'est la voix de Dieu qui parle dans votre coeur. Si vous l'écoutiez, vous seriez toujours heureuse, et il y aurait plus d'aisance dans votre maison.
--Monsieur le curé, c'est que, quand il me prend envie de faire quelque chose, je le fais tout de suite sans en penser plus long. J'en suis fâchée après, mais c'est plus fort que moi; il faudrait que Jeanne fût toujours à mon côté.