--Comment, Jeanne, tu veux m'ôter Nannette, qui m'est si utile pour ma fille que je lui confie avec la plus grande sécurité!

--Madame, Nannette ne trouvera jamais un autre homme comme Jean Jusserand, de votre métairie des Ormeaux. Il est riche, il est d'un bon naturel, il est mieux élevé que ne le sont d'ordinaire les paysans; enfin il a tout pour lui! puis, il veut bien demeurer avec nous et cultiver nos terres, et je suis sûre qu'il ne brutalisera jamais la pauvre créature qui dort à vos pieds. Vous comprenez, madame, que c'est une grande chose que celle-là, pour moi qui ne suis occupée que de ce pauvre enfant!

--Il me semble, Jeanne, qu'à ta place j'aurais voulu mieux que cela pour Nannette, qui ne me paraît pas faite pour vivre à la campagne, je pensais que quelque jour elle se marierait à un bon ouvrier de la ville.

--Madame, dit Nannette, je ne connais que deux maisons où je puisse vivre: la vôtre et celle de ma mère. Si je n'avais pas trouvé un homme qui voulût demeurer avec elle, je n'aurais pas quitté votre service.

--Et puis, madame, dit Jeanne, croyez bien que l'on est plus heureux en cultivant ses terres qu'en travaillant pour des pratiques qui peuvent vous quitter et vous mettre dans la gêne; au lieu que le cultivateur, n'ayant affaire qu'à Dieu, ne murmure jamais.

--Allons, Nannette, marie-toi donc, puisque tu le veux; mais j'aurai besoin de toi souvent encore.

--Madame, demeurant avec ma mère, qui soignera la maison, j'aurai la facilité de travailler au dehors, et je serai bien heureuse toutes les fois que madame voudra bien m'employer.»

Mme Isaure chante pour réveiller Louis.

«Jeanne, dit Mme Isaure, je vais chanter pour réveiller Louis. L'effet que produit sur lui la musique est bien singulier! Il n'est donc pas tout à fait idiot?

--Non, madame; quand on dit quelque sottise devant lui, il sait bien en faire la remarque. Si on lui demande son avis sur quelque chose, il le donne juste, quoiqu'il ne le dise pas comme un autre. Quelquefois il sent sa position, et alors il me dit des paroles qui me déchirent l'âme.